vendredi 16 juillet 2010

Méfiez-vous des sages!

Pierre Simard
Journal de Québec, 16 juillet 2010, p.17

On assiste présentement à un véritable désaveu de la classe politique. Au fils des ans, de nombreux sondages nous ont révélé qu’une importante majorité de citoyen ne faisait plus confiance aux politiciens.

Il y a sans doute plusieurs raisons qui expliquent cette désaffection politique. La principale, c’est que les politiciens ont abusé de l’ignorance rationnelle des citoyens : ils ont trop longtemps présumé qu’ils pouvaient raconter n’importe quoi et que le citoyen, isolé, n’investirait ni temps ni argent pour vérifier la véracité de leurs propos.


Jusqu’à tout récemment, le politicien prospère maîtrisait l’art de faire prendre des vessies pour des lanternes. Il lui suffisait d’appliquer la recette édictée au XVIIIe siècle par Jonathan Swift : faire croire aux citoyens des faussetés politiquement correctes, ne pas leur en faire avaler trop à la fois, soustraire ces mensonges à toute vérification possible et éviter d’outrepasser les bornes du vraisemblable.

Abusé, le citoyen est devenu sceptique à l’endroit des politiciens. On sent d’ailleurs aujourd’hui un véritable engouement pour les journaux, les chroniqueurs, les animateurs de radio, les blogueurs qui cherchent, analysent et questionnent ouvertement les absurdités et les abus des politiciens. Jusqu’ici marginalisés, les critiques des affaires publiques sont actuellement en plein essor.

Et comme pour tout marché en essor, il y a inévitablement quelques idiots utiles qui sont nostalgiques du bon vieux temps. Des « sages » qui versent dans l’idéalisme et le déni des faits. Des individus qui, de bonne ou de mauvaise foi, défendent aveuglément l’idée saugrenue qu’il faudrait fermer les yeux sur les malversations politiciennes et continuer à se fier à la sincérité de nos élus.

Ces derniers mois, on a eu droit aux doléances de politiciens déplorant le manque de respect et le cynisme de la population à leur endroit. On a aussi eu droit à la clairvoyance d’un ancien premier ministre nous expliquant que l’art du politique – celui de la langue de bois, de l’évitement, du double langage – était attribuable à l’agressivité et l’omniprésence de certains médias dans les affaires publiques.

On a aussi eu le privilège d’assister aux dénis de chefs syndicaux, d’hommes d’affaires et de dirigeants d’organismes qui sont venus nous confier que les révélations de favoritisme (dans la construction et les garderies notamment) ne sont en fait que de banales histoires de politiciens inexpérimentés et imprudents dans leur amitié; que l’influence politique dans la nomination des juges est le fruit de l’imagination d’un ancien ministre revanchard et que le dernier budget, malgré les récentes révélations de manipulation comptable, est celui d’un gouvernement ultra responsable. Toute autre interprétation étant à leurs yeux le résultat d’un manque d’éthique journalistique ne servant, en bout de ligne, qu’à monter la tête des citoyens.

La palme de la sagesse, s’il en est une, doit sûrement être octroyée à la mise en garde d’une fédération de journalistes contre le lancement d’une nouvelle chaîne canadienne de télévision de « droite ». Il faudrait, selon eux, que l’État intervienne rapidement pour freiner le déploiement d’une pensée qui menace « l’équilibre des points de vue » en matière d’information publique.

Nonobstant l’immense sagesse dont certains se sentent habités, existe-t-il quelqu’un, quelque part, qui est suffisamment malin pour expliquer à nos « sages » qu’en démocratie, les citoyens ne sont jamais trop informés; que l’individu est mieux placé que quiconque pour discerner la bonne de la mauvaise information; que de confier à des bureaucrates nommés par l’État le rôle de censeur de l’information publique est franchement liberticide. Vous voulez mon avis? Méfiez-vous des sages!



Méfiez-vous des sages!

Le Journal de Quebec
16 juil. 2010

Il y a sans doute plusieurs raisons qui expliquent cette désaffection politique. La principale, c’est que les politiciens ont abusé de l’ignorance rationnelle des citoyens : ils ont trop longtemps présumé qu’ils pouvaient raconter n’importe quoi et que...lisez plus...