jeudi 19 janvier 2017

Intégration culturelle : le Canada serait-il victime de son image?


Pierre Simard et Philip-G. Simard* 

Philip-G Simard
Comme la plupart des pays à faible croissance démographique, le Canada déploie ses charmes pour attirer des immigrants. En 2016, selon Amnistie internationale, il se classait au quatrième rang du palmarès des pays les plus accueillants envers les réfugiés.

Malgré sa volonté d’en accueillir un plus grand nombre, le Canada rencontre des difficultés à intégrer ses nouveaux arrivants. Serait-il victime de son image ? 

Dans ce court essai, nous avançons l’idée que nos difficultés d’intégration sont en partie attribuables à un problème d’asymétrie d’information. En véhiculant une image enjolivée du Canada, les autorités attirent des immigrants peu intéressés à s’intégrer culturellement (anti-sélection) et les incitent à rompre leurs engagements une fois arrivés au pays (risque moral).

Le contexte
L’intégration culturelle des nouveaux arrivants est un sujet préoccupant. Encore récemment, le refus d’une immigrante de prêter son serment de citoyenneté à visage découvert a fait la manchette partout au pays.

Chaque fois qu’un immigrant refuse de se plier à nos traditions ou qu’il défie nos façons de faire, plusieurs y voient l’arrivée de celui qui cherche à profiter des avantages d’être Canadien tout en refusant de s’adapter aux valeurs canadiennes.

Pour Citoyenneté et Immigration Canada, c’est la Charte canadienne des droits et libertés qui définit les valeurs qui guident les Canadiens. Elle est d’ailleurs au cœur de l’opération séduction menée auprès des immigrants.

« La Charte canadienne des droits et libertés fait partie intégrante de la Constitution canadienne et vous protège dès votre arrivée au Canada. Elle définit les valeurs qui guident la vie des Canadiens, de même que les libertés et les droits de la personne qui sont reconnus dans ce pays.»

Le hic, c’est qu’en réduisant la question des valeurs canadiennes à la Charte, nos autorités accréditent la thèse de ceux qui prétendent qu’elles se résument à des valeurs universelles.

Ils font omission des traditions ou des règles de conduite ancrées depuis longtemps dans la société canadienne, des règles implicites de fonctionnement partagées par les Canadiens et qui nous différencient des Français ou des Américains.

Pourtant, c’est souvent par l’adhésion à ces règles coutumières qu’on mesure l’intégration culturelle d’un nouvel arrivant.
           
Le marché de l’immigration
Prenez les voyageurs. La plupart d’entre eux consultent un guide de voyage pour mieux connaitre les pays qu’ils s’apprêtent à visiter. Pourquoi un immigrant qui envisage de quitter son pays, déraciner sa famille ou s’éloigner des siens se comporterait-il différemment ?

À moins de verser dans la théorie du complot, on peut présumer que l’individu en quête d’une terre d’accueil cherchera à minimiser ses coûts d’immigration en s’informant sur les façons de vivre des citoyens habitant les divers pays disposés à l’accueillir.

Sur un marché dit parfait, là où un candidat à l’immigration pourrait obtenir facilement cette information, le problème ne se poserait pas. Chaque terre d’accueil afficherait son produit et son prix (c’est-à-dire ses exigences en matière de respect des règles de vie commune) et le nouvel arrivant prendrait sa décision d’immigrer ou non en soupesant les avantages et inconvénients de chacun.

Malheureusement, un tel marché est utopique. Contrairement à un Canadien de naissance qui intègre dès son jeune âge ces règles coutumières, il peut être coûteux pour un immigrant de réunir cette information de l’extérieur.

Le marché de l’immigration présente donc une situation d’asymétrie d’information ; un marché pouvant conduire à des problèmes d’anti-sélection et de risque moral. En s’inspirant des « citrons » d’Akerlof, illustrons les formes que peuvent prendre ces problèmes.

L’anti-sélection : le problème ex ante
Imaginons le cas d’un candidat à l’immigration qui ne connaît pratiquement rien du Canada. Il fait son calcul avantages-coûts d’y immigrer à partir de l’information que les autorités canadiennes mettent à sa disposition.

Il prend connaissance du document « Découvrir le Canada » : le guide officiel pour réussir l’examen de citoyenneté canadienne.

Dès le départ, on lui décrit les droits qu’il acquerra s’il devient citoyen canadien : la liberté de conscience et de religion, la liberté d’expression, la liberté d’association, etc. On lui précise de suite qu’il pourra s’établir et circuler librement d’un océan à l’autre et que le multiculturalisme est une « caractéristique fondamentale de l’identité et du patrimoine canadien ». En somme, que vivre au Canada c’est aussi vivre entouré de ses compatriotes.

Notre candidat en sait suffisamment, sa décision est prise. Mais il y a un os. Dans ce cas de figure, les autorités canadiennes auront créé un problème d’anti-sélection :

·      Le candidat qui s’imagine (à tort) qu’un Canada multiculturel l'incitera à vivre dans un environnement similaire à celui du pays qu’il cherche à fuir aura abandonné l’idée de venir s’établir au Canada ;

·      Le candidat intéressé à immigrer sans avoir à faire de sacrifices pour s’intégrer à son nouveau pays d’accueil aura rempli sans plus tarder sa demande d’immigration pour le Canada.

En somme, on aura chassé le candidat le plus disposé à s’intégrer à la culture canadienne au profit de celui qui cherche à immigrer sans trop avoir à y investir.

Le risque moral : le problème ex post
Six mois plus tard, le candidat est sélectionné. Comme l’immigration est une responsabilité partagée entre le gouvernement canadien et ceux des provinces, notre immigrant est pris en charge par la province de Québec.

Il a rempli les formulaires et apposé sa signature sous la déclaration : « Je déclare vouloir vivre au Québec dans le cadre et le respect de ses valeurs communes et vouloir apprendre le français, si je ne le parle pas déjà. »

On lui a même déniché un emploi en région. Proposition que le nouvel arrivant a acceptée avec enthousiasme. Sauf qu’à peine installé, il réalise que vivre en région ne correspond pas tout à fait au paradis multiculturel qu’on lui avait décrit.

On a notamment omis de l’informer qu’il est le seul immigrant du village, que ses voisins n’apprécient pas ses signes religieux ostentatoires et que le lieu de culte le plus proche se trouve à plus de 300 kilomètres de chez lui.

Se sentant floué, il rompt ses engagements envers le Québec et plie bagage pour Toronto, là où il retrouvera un peu du produit qu’on lui a fait miroiter au départ : un environnement où il peut voisiner des compatriotes, pratiquer aisément sa religion et minimiser les coûts d’intégration à la culture de son pays d’accueil.

Conclusion
En résumé, le mythe de la meute d’immigrants quittant leur pays pour venir abuser de la naïveté des Canadiens nous semble peu vraisemblable. Aussi, tout en étant conscients qu’il s’agit d’un problème multidimensionnel, nous croyons que certaines de nos difficultés à intégrer les nouveaux arrivants peuvent avoir pris naissance dans l’image romanesque du Canada qu’on véhicule à l’étranger. Comme nous le rappelle l’adage, il est parfois difficile d’être à la hauteur de son image.


 * Philip-G Simard est étudiant en études internationales au Collège Glendon - York University.

samedi 21 mai 2016

Les trolls de la politique

Le Devoir, samedi le 21 mai 2016, p. B 5 (disponible en ligne)

L’époque où nos élus faisaient l’effort de défendre la pertinence d’une loi ou d’un projet public serait-elle révolue?  De nos jours, le succès d’un politicien semble reposer sur sa capacité à jouer les trolls.

Dans l’argot du Web, on désigne comme troll celui qui sévit sur la toile par des messages incendiaires et provocateurs. Son but est de susciter la controverse pour attirer l’attention et, ultimement, de prendre le contrôle ou de faire avorter une discussion.

Le phénomène pourrait avoir inspiré plusieurs politiciens. Vous pensez à Donald Trump? Inutile de regarder outre frontière. Les maires des deux plus grandes villes du Québec nous en ont offert une convaincante prestation la semaine dernière.

Pendant que le maire Coderre souhaitait un « bye-bye » cavalier à Uber, le maire Labeaume justifiait son désistement à une candidature olympique sous prétexte que le CIO était géré par des gens en conflit d’intérêts.

Ouste l’analyse politique intelligente et structurée et bienvenue aux messages politiques simplistes et moralistes! Quelles sont les raisons qui permettent à nos politiciens de faire l’économie d’un discours argumenté?

En m’inspirant de l’économiste Brian Caplan[1], j’identifierais trois dimensions favorisant la montée du phénomène en politique : les coûts d’opportunité, la taxe sur l’argument et l’asymétrie d’information.

Les coûts d’opportunité
Développer un discours politique argumenté est coûteux. C’est un travail d’analyse qui demande du temps. Il faut aussi disposer de certaines compétences et y consacrer un minimum d’effort intellectuel.

À contrario, le message simpliste et moral ne coûte rien. Comme le mentionnait le sociologue Raymond Boudon[2] : « […] il est plus facile de porter un jugement moral sur tel épisode historique ou sur tel phénomène social que de les comprendre. Comprendre suppose à la fois information et compétence analytique. Porter un jugement moral ne suppose en revanche aucune compétence particulière. » 

Comme le but de certains politiciens est de faire la manchette chaque jour, de se mêler de tout et de rien - y compris de ce qui ne les regarde pas - on peut aisément comprendre leur penchant pour le message « trollesque ».

La taxe sur l’argument
La popularité des médias sociaux n’est pas étrangère au phénomène. Pour s’ajuster à cette nouvelle concurrence, la plupart des médias traditionnels ont dû se résoudre à produire une information à consommation rapide, et ce, au détriment d’une information de qualité.

Le contenant est devenu plus important que le contenu; la forme plus importante que le fond. Même les chroniqueurs politiques chevronnés sont aujourd’hui contraints à livrer leur analyse dans un format de 300 à 500 mots.

Et encore, beaucoup de nos politiciens gèrent leurs communications via Facebook et Twitter. Cela leur permet de court-circuiter les journalistes aux questions trop insistantes et de communiquer en 140 caractères des messages simplistes, voire des opinions tranchées, sans avoir besoin de s’expliquer.

L’asymétrie d’information et la sélection adverse
Pendant ce temps l'électeur, cet ignorant rationnel qui n'a guère le temps de décortiquer et d’analyser les prises de position de nos politiciens, est incapable de séparer le bon grain de l’ivraie.

Au début, il se fera berner par celui qui refuse d’argumenter et de se justifier en prétendant qu’il dispose d’une information privilégiée; qu’il sait ce que vous ne savez pas; qu’il ne peut pas parler… mais qui profite de votre manque d’information pour vous imposer des politiques et projets publics aux finalités douteuses.

À terme, le citoyen abusé se désintéressera de la politique et laissera le champ libre à ses abuseurs. Bienvenue chez les trolls de la politique!





[1] http://econlog.econlib.org/archives/2016/04/a_puritanical_v.html
[2] Boudon Raymond, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, Paris, Odile Jacob, 2004, p.147