samedi 21 mai 2016

Les trolls de la politique

Le Devoir, samedi le 21 mai 2016, p. B 5 (disponible en ligne)

L’époque où nos élus faisaient l’effort de défendre la pertinence d’une loi ou d’un projet public serait-elle révolue?  De nos jours, le succès d’un politicien semble reposer sur sa capacité à jouer les trolls.

Dans l’argot du Web, on désigne comme troll celui qui sévit sur la toile par des messages incendiaires et provocateurs. Son but est de susciter la controverse pour attirer l’attention et, ultimement, de prendre le contrôle ou de faire avorter une discussion.

Le phénomène pourrait avoir inspiré plusieurs politiciens. Vous pensez à Donald Trump? Inutile de regarder outre frontière. Les maires des deux plus grandes villes du Québec nous en ont offert une convaincante prestation la semaine dernière.

Pendant que le maire Coderre souhaitait un « bye-bye » cavalier à Uber, le maire Labeaume justifiait son désistement à une candidature olympique sous prétexte que le CIO était géré par des gens en conflit d’intérêts.

Ouste l’analyse politique intelligente et structurée et bienvenue aux messages politiques simplistes et moralistes! Quelles sont les raisons qui permettent à nos politiciens de faire l’économie d’un discours argumenté?

En m’inspirant de l’économiste Brian Caplan[1], j’identifierais trois dimensions favorisant la montée du phénomène en politique : les coûts d’opportunité, la taxe sur l’argument et l’asymétrie d’information.

Les coûts d’opportunité
Développer un discours politique argumenté est coûteux. C’est un travail d’analyse qui demande du temps. Il faut aussi disposer de certaines compétences et y consacrer un minimum d’effort intellectuel.

À contrario, le message simpliste et moral ne coûte rien. Comme le mentionnait le sociologue Raymond Boudon[2] : « […] il est plus facile de porter un jugement moral sur tel épisode historique ou sur tel phénomène social que de les comprendre. Comprendre suppose à la fois information et compétence analytique. Porter un jugement moral ne suppose en revanche aucune compétence particulière. » 

Comme le but de certains politiciens est de faire la manchette chaque jour, de se mêler de tout et de rien - y compris de ce qui ne les regarde pas - on peut aisément comprendre leur penchant pour le message « trollesque ».

La taxe sur l’argument
La popularité des médias sociaux n’est pas étrangère au phénomène. Pour s’ajuster à cette nouvelle concurrence, la plupart des médias traditionnels ont dû se résoudre à produire une information à consommation rapide, et ce, au détriment d’une information de qualité.

Le contenant est devenu plus important que le contenu; la forme plus importante que le fond. Même les chroniqueurs politiques chevronnés sont aujourd’hui contraints à livrer leur analyse dans un format de 300 à 500 mots.

Et encore, beaucoup de nos politiciens gèrent leurs communications via Facebook et Twitter. Cela leur permet de court-circuiter les journalistes aux questions trop insistantes et de communiquer en 140 caractères des messages simplistes, voire des opinions tranchées, sans avoir besoin de s’expliquer.

L’asymétrie d’information et la sélection adverse
Pendant ce temps l'électeur, cet ignorant rationnel qui n'a guère le temps de décortiquer et d’analyser les prises de position de nos politiciens, est incapable de séparer le bon grain de l’ivraie.

Au début, il se fera berner par celui qui refuse d’argumenter et de se justifier en prétendant qu’il dispose d’une information privilégiée; qu’il sait ce que vous ne savez pas; qu’il ne peut pas parler… mais qui profite de votre manque d’information pour vous imposer des politiques et projets publics aux finalités douteuses.

À terme, le citoyen abusé se désintéressera de la politique et laissera le champ libre à ses abuseurs. Bienvenue chez les trolls de la politique!





[1] http://econlog.econlib.org/archives/2016/04/a_puritanical_v.html
[2] Boudon Raymond, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, Paris, Odile Jacob, 2004, p.147

lundi 2 mai 2016

Le monde des affaires d’Alexandre Taillefer


 
« Quand je lis le soutien que donne une institution Montréalaise (sic) bien en vue à Uber ou un chargé de cours des Hautes Études Commerciales (sic)[1], je vois le monde des affaires d'hier. »  (A. Taillefer)[2]


Avouons qu’il faut de l’audace pour accuser les défenseurs d’Uber de professer un monde des affaires d’hier, quand le but de Téo Taxi est de reconduire un système de gestion de l’offre à bout de souffle et dépassé. Une industrie du taxi qui, depuis des décennies, offre un service médiocre aux consommateurs et exploite ses chauffeurs en les forçant à acheter la permission de travailler.

Il faut également une bonne dose d’estime de soi pour se présenter en libérateur des travailleurs du taxi, tout en voulant les garder sous son dictat. Celui qui se présente comme un visionnaire devrait pourtant savoir que l’époque du propriétaire de champs de coton est chose du passé; qu’il ne suffit pas de proposer à des esclaves une faible augmentation de leur pitance pour les libérer de leur servitude.

Pourquoi les travailleurs du taxi devraient-ils se contenter des 15 $ de l’heure de Téo? Pourquoi ne pourraient-ils pas s'émanciper de ces privilégiés de l’État qui veulent toujours l’obliger à louer ou à acheter un permis pour travailler? Pourquoi un travailleur autonome ne pourrait-il pas gérer lui-même son temps de travail et sa propre voiture, et ce, tout en satisfaisant les besoins et les attentes des consommateurs?

Nous sommes désolés, mais remplacer des voitures à essence par des voitures électriques n’a rien de vraiment innovateur. Il ne suffit pas de remplacer une fournaise à l’huile par des plinthes électriques pour rendre un taudis salubre.

M. Taillefer nous invite à choisir entre « #JeSuisUber ou #NousSommesTéo ». Notre choix est fait. Nous préférons un marché libre à l’écoute des besoins des usagers et à l’affut des opportunités économiques; un Uber qui, pour survivre, ne réclame pas du gouvernement des permis pour soi et des interdits pour les autres.

Non, nous ne sommes pas Téo. Le monde des affaires d’hier, comme se plait à le décrire M. Taillefer, nous a enseigné qu’un projet capable de satisfaire efficacement les attentes des consommateurs peut se passer de l’État et de l’argent des contribuables.

Nous déplorons que la Caisse de dépôt, Investissement Québec et autres fonds syndicaux, qui sont financés en tout ou en partie par nos impôts, servent à financer une entreprise qui perpétue un modèle d’affaires obsolète ne pouvant survivre sans la coercition de l’État.





[1] M. Taillefer réfère sans doute à HEC Montréal, anciennement l’École des hautes études commerciales de Montréal.
[2] http://quebec.huffingtonpost.ca/alexandre-taillefer/teo-taxi_b_9806980.html

samedi 23 avril 2016

Une leçon de libéralisme pour Jeff Fillion

Pierre Simard et Germain Belzile





La liberté d’expression est-elle le point central de l’affaire Fillion? Pas vraiment : Jeff la récupérera dès lundi matin sur Radio Pirate. C’est plutôt une leçon de libéralisme qu’a reçue l’animateur proliberté.


Jeff Fillion n’ira pas en prison pour son malheureux « tweet ». Personne ne l’a d’ailleurs forcé à l’effacer ou à fermer son compte Twitter. Il serait même hasardeux de faire la démonstration que ce gazouillis dépasse les limites légales de la liberté d’expression. On ne parle pas ici d’obscénité, de diffamation ou d’incitation à la haine.

Mais que s’est-il passé? L’affaire Fillion n’est qu’une banale histoire de droit de propriété; une affaire de relation contractuelle avec son employeur. Rien de vraiment exceptionnel.

Une société dite libérale protège la liberté en général. La liberté d’expression doit cohabiter avec les droits de propriété et la liberté de contrat. Ce qui veut dire qu’on peut tenir les propos que l’on veut, à condition de n’agresser personne, de respecter la propriété des autres et les contrats qu’on a volontairement signés.

Sur les ondes de Radio Pirate, Jeff Fillion assume lui-même le coût de ses propos désobligeants, car il est propriétaire de son entreprise. Sur Radio Énergie, c’est Bell qui assume le coût de ses errances, puisque Jeff n’est qu’un employé.

Au lendemain du fameux gazouillis, ses employeurs ont simplement exercé leur droit de propriété. Bell a estimé que le coût de confirmer Fillion dans son emploi dépassait les avantages anticipés de le garder au micro. Même chose pour les propriétaires du restaurant Le Cosmos, qui ont mis fin à leur association avec lui et retiré de leur menu le « Burger à Jeff ».

Est-il besoin de rappeler que Radio Énergie et le Cosmos sont des entreprises privées, dont les gestionnaires cherchent généralement à maximiser les profits? La programmation et le menu sont choisis en ce sens.

Aujourd’hui, Jeff Fillion peut encore exercer sa liberté d’expression, mais il doit se résigner à accepter la liberté de Bell de ne plus lui confier de tribune pour le faire. Le 98,9 est toujours maître de sa programmation et du choix de ses animateurs.

Quant aux clients mécontents du congédiement de l’animateur ou du changement de menu au Cosmos, ils sont libres de voter avec leurs jambes (ou leurs oreilles!). Et c’est bien ainsi. Il n’y a que dans les pays totalitaires où c’est l’État qui décide ce que l’on peut entendre ou manger.


Le seul cheval de bataille de Jeff Fillion, c’est de vérifier si Bell a failli à ses engagements contractuels. Pour le reste, ses admirateurs pourront toujours l’écouter à Radio Pirate aussi longtemps que des commanditaires accepteront de s’y associer. Parce que c’est aussi ça, la liberté, Jeff!






Les auteurs sont respectivement professeur à l’ENAP Québec et maître d’enseignement à HEC Montréal.