mardi 10 avril 2018

Méfiez-vous des marchands de démocratie


Des animateurs de radio de Québec réclament un référendum. Au peuple de choisir son transport structurant, scandent-ils. Quoique séduisante, cette proposition ne permettrait pas de définir, de manière objective et cohérente, les préférences collectives des citoyens en matière de transport structurant.
Les options et les préférences
Revenons au débat qui fait rage dans la Capitale nationale. Au moins trois options sont sur la table :

1. Moderniser le réseau de transport en commun par un tramway (T);
2. Construire un troisième lien à l’ouest, à proximité des deux ponts existants (O);
3. Construire un troisième lien à l’est, dans le secteur de l’île d’Orléans (E).

On sait que la population est partagée face à ces options. À des fins de démonstration, examinons les préférences de trois citoyens :
Le premier citoyen (C1) est entiché par le projet du tramway, sympathique à l’idée d’un troisième lien à l’ouest, mais ne veut rien savoir d’un troisième lien à l’est. Les préférences de C1 sont donc : T>O>E;
Le second citoyen (C2) préfère un troisième lien à l’ouest, au pire à l’est, mais ne veut rien savoir d’un tramway qu’il juge inutile et inefficace. Les préférences de C2 sont : O>E>T;
Le troisième citoyen (C3) voudrait qu’on concentre les études sur le troisième lien à l’est de la ville et se dit favorable au tramway puisqu’il demeure à proximité. Les préférences de C3 sont : E >T> O.
Quelques observations
Les fins observateurs remarqueront que le tramway est préféré à un troisième lien à l’ouest par deux citoyens sur trois (C1 et C3). On peut également observer que ce troisième lien à l’ouest est préféré à un troisième lien situé à l’est par deux citoyens sur trois (C1 et C2). 

En principe, si le tramway est préféré au troisième lien à l’ouest et que ce dernier est préféré au troisième lien à l’est, le tramway devrait logiquement être préféré au troisième lien à l’est. Erreur! Un troisième lien à l’est est lui aussi préféré au tramway par deux citoyens sur trois (C2 et C3). En fait, chaque option recueille l’adhésion de deux citoyens sur trois.

À partir de cet exemple, si on organise un référendum et qu’on invite nos trois citoyens à choisir entre le tramway et le troisième lien à l’ouest, le tramway l’emportera par 2 votes contre 1. Si notre référendum invite nos citoyens à choisir entre un troisième lien à l’ouest ou un troisième lien à l’est, c’est le premier des deux qui l’emportera. Enfin, si on invite nos citoyens à choisir entre le tramway et un 3e lien à l’est, cette fois, une majorité s’exprimera pour un troisième lien à l’est. Ainsi (T>O), (O >E) mais (E>T).

Mais que s’est-il passé pour qu’on arrive à une telle incohérence? Ne perdez pas votre temps à chercher le canular, Messmer n’y est pour rien. Je viens seulement de vous illustrer le théorème d’impossibilité d’Arrow. 
En généralisant l’exemple de Condorcet (1785), Kenneth Arrow (Nobel 1972) a prouvé que lorsqu’il y a plus de deux options, il n’existe pas de mécanisme de vote qui permette d’agréger les préférences de tout le monde.
De plus, en raison de la diversité des préférences, les résultats d’une consultation populaire dépendront de l’ordre dans lequel les diverses options seront soumises à l’approbation des citoyens.
Conclusion
Vous croyez que l’appel au peuple réclamé par les animateurs de radio vous protège contre l’errance politicienne? Vous avez tort! Méfiez-vous des marchands de démocratie.

vendredi 30 mars 2018

Le tramway et le troisième lien ne peuvent cohabiter


Le Devoir, mardi le 3 avril 2018.

La ville de Québec peut-elle s’offrir le luxe d’un « troisième lien » en plus d’un tramway? Pas vraiment. Le succès du nouveau réseau de transport en commun de la Capitale passe par l’abandon du projet de construction d’un nouveau pont. 

Transport collectif
Il n’y a rien de vraiment surprenant à ce que les autorités publiques aient d’abord choisi d’investir dans le transport en commun plutôt que dans un troisième lien. On a pu observer ailleurs que la multiplication des ponts ne faisait que repousser les problèmes de congestion.

Bien que la plupart des spécialistes conviennent qu’à long terme le transport en commun est une option de mobilité urbaine plus prometteuse, encore faut-il qu’il soit utilisé à sa juste mesure.

Or, l’achalandage dans les transports en commun opérés par le Réseau de transport de la Capitale (RTC) a toujours été famélique. Un désintérêt attribuable, semble-t-il, à un service désuet et peu efficace. 

Le tramway annoncé en grande pompe changera-t-il la donne? Les études montrent que si les tramways améliorent le confort des usagers, ils n’augmentent pas automatiquement l'achalandage. 

Du reste, outre un sondage SOM qui nous révèle que le projet suscite l’adhésion d’une partie de la population de Québec, nous avons peu d’indices nous laissant croire que les usagers afflueront vers le tramway.

Concurrence de l’automobile
Le succès du futur tramway de Québec repose donc sur sa capacité à concurrencer l’automobile, en faisant migrer les automobilistes de la région de Québec vers le nouveau réseau de transport en commun.

Une chose est claire toutefois, il sera impossible d’attirer des automobilistes dans ce nouveau réseau si on continue à subventionner l’automobile.

Là où le bât blesse, c’est quand des politiciens prétendent que le dossier du troisième lien est indépendant du tramway et qu’ils promettent de réaliser les deux de front.

Dans la mesure où la congestion des ponts est le seul frein à son usage (une tarification indirecte), la construction d’un nouveau lien rapide et gratuit saperait inévitablement l’intérêt de l’usager des ponts à migrer vers le nouveau réseau de transport en commun.  

Pire encore, on inciterait le résident de Québec à déménager sur la rive sud pour économiser sur la prix du sol, et à privilégier l’automobile pour ses déplacements.  Du moins, jusqu'à ce que ce nouveau lien soit lui-même saturé…

Essaimage
Nous n’avons plus les moyens d’essaimer les subventions à caractère électoraliste dans les ponts et chaussées. Il faut dorénavant introduire un peu de cohérence dans les investissements publics. Il est également temps d’assumer ses choix d’investissements. Les politiciens ne doivent plus détruire de la main gauche ce que d’autres tentent de bâtir de la droite.

Maintenant qu’ils ont décidé de privilégier le tramway, nos décideurs publics doivent faire en sorte que cet investissement de 3 milliards $ ne soit pas jeté par les fenêtres. Il faut en conséquence privilégier son interconnexion avec la rive sud, renoncer à la construction du troisième lien et s’assurer que le subventionnement du réseau routier de la Capitale n’incite pas à la désertification du futur réseau de transport en commun.

Le tramway n’a peut-être pas la réputation d’être le plus efficace des moyens de transport collectif, mais nos élus doivent avoir la décence de ne pas en faire un fiasco avant même sa construction.


samedi 9 décembre 2017

Dire « NON » à la Davie

Le Devoir, Idées, lundi 11 décembre 2017

Le maire de Lévis se demandait s’il n’y a pas, au gouvernement fédéral, « une volonté de fermer la bonbonne d’oxygène » de la Davie. Et pourquoi pas? Pour une fois que des considérations de saine gestion publique semblent prévaloir sur les motivations électoralistes de nos politiciens…
                         
Peu importe qu’il ait besoin d’un nouveau navire ou non, le gouvernement fédéral a le droit, et surtout le devoir, de dire « non » à la Davie s’il juge que cette dernière est incapable de lui offrir des navires de qualité, à prix compétitif et dans un délai raisonnable.

L’importance de pouvoir dire non
On peut comprendre qu’il soit difficile pour le gouvernement fédéral de dire « non » à une entreprise qu’il nourrit depuis des décennies. Toutefois, comme nous le rappelait l’économiste Don Boudreaux*, le droit et la capacité de dire « non » sont primordiaux au fonctionnement du marché.

C’est la peur de se faire rejeter par les consommateurs qui poussent les entreprises à offrir les biens et services au meilleur prix possible; c’est ce pouvoir de dire « non » qui a permis aux consommateurs d’obtenir des entreprises qu’elles améliorent leurs produits.

Il n’y a dans les faits que les entreprises qui vivent aux crochets de l’État qui peuvent ignorer cette réalité. Pourquoi les fournisseurs de l’État ne sont-ils pas contraints aux mêmes obligations que les entreprises en concurrence? Le travailleur qui trime avec ardeur pour payer les impôts qui permettent les dépenses publiques ne mérite-t-il pas que le gouvernement fasse usage de son argent avec le même discernement que lui?

Il nous apparaît donc normal et justifié que le gouvernement Trudeau puisse dire « non » aux entreprises qui, comme la Davie, sont incapables de démontrer qu’elles sont suffisamment efficaces et productives pour vivre sans toucher le pactole de l’État.

Un bilan peu reluisant
Soyons honnêtes, le chantier de la Rive-Sud de Québec n’a rien d’une entreprise modèle. À moins de fixer la barre du fleuron régional au ras du sol, on doit reconnaître que la Davie s’est surtout démarquée par ses changements de propriétaire, ses retards de livraisons, ses dépassements de coûts et des relations de travail difficiles.

Il faut avoir une mémoire très sélective pour faire fi du passé et réclamer du gouvernement fédéral un énième contrat pour la Davie.

Le premier ministre Couillard devrait d’ailleurs s’excuser auprès des contribuables québécois pour avoir mené la récente marche de soutien à la Davie alors qu’un important contentieux oppose son gouvernement au chantier naval.

Est-il nécessaire de lui rappeler que les traversiers commandés au chantier de Lévis pour relier Tadoussac à Baie-Sainte-Catherine coûteront plus du double que prévu et seront livrés avec un minimum de trois ans de retard?

Un nouveau chèque d'aide sociale
Ce que réclame la Davie, c’est un nouveau chèque d’aide sociale déguisé en contrat. Plutôt que d’investir dans la compétitivité et la qualité de ses travaux, elle joue encore la carte du chantage politique en brandissant les menaces de fermeture et de mise à pied des travailleurs. 

La bonne nouvelle, c’est que quelqu’un à Ottawa semble avoir finalement compris que l’argent du gouvernement ne tombe pas du ciel, qu’il est prélevé des poches du contribuable et que chaque nouvel emploi improductif sauvé à la Davie éliminerait un emploi productif ailleurs dans l’économie. Bref, qu’octroyer un nouveau contrat à la Davie ne ferait qu’appauvrir les Canadiens comme les Québécois.
...
On ne peut que saluer cette résistance gouvernementale aux abuseurs de fonds publics. Il ne reste maintenant qu’à faire comprendre à la Davie et à ses meneurs de claque que, quand c’est non, c’est non!
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*Don Boudreaux, Thoughts On theRight NOT to Contract, Café Hayek, 5 décembre 2017.

jeudi 2 février 2017

Donald Trump et le déclin du 4e pouvoir


Rien ne va plus entre Donald Trump et les médias. Un jour, le nouveau président fait comme si la presse n’existait pas et s’adresse directement aux Américains par Twitter. Le lendemain, il rabroue un journaliste pour une question ou un commentaire qui ne ne lui convient pas.

Ce bras de fer entre la presse et le chef du plus puissant pays du monde est loin d’être futile. C’est une manifestation tangible du déclin de ce que l’on désigne souvent comme le 4e pouvoir.

Les grands médias que l’on jugeait jadis capables d’élire ou de défaire un gouvernement, auront échoué à influencer suffisamment l’électorat pour empêcher Donald Trump d’emménager à la Maison Blanche.

Mais que s’est-il passé pour que l’électeur fasse la sourde oreille à leur appel?

La cascade informationnelle
Pour l’école des choix publics, l’électeur est un ignorant rationnel. Comme son vote n'a pratiquement aucune influence sur le résultat électoral, il a tendance à demeurer rationnellement apathique. Il prête peu d'attention aux campagnes électorales et ne cherche pas à s'informer sur la chose publique.   

Cette carence de notre système démocratique a longtemps permis aux grands médias d’influencer les résultats électoraux. Comment? En lançant des cascades informationnelles.

La recette est simple. Parce qu’il est coûteux de faire ses propres recherches, les citoyens s’en remettent la plupart du temps aux médias. La seule diffusion d’une information à la télé ou dans les journaux s’accompagne d’un gage de vérité. Contredire et même argumenter cette information devient une opération risquée. Aussi, plutôt que d’y laisser sa crédibilité, l’électeur préférera suivre le courant dominant et faire comme les autres. C’est l’effet moutonnier.

Imaginons le cas fictif de cet électeur américain qui doit choisir son président. Supposons qu’il a, au départ, une légère préférence pour Trump dont le discours le rejoint davantage que celui de Clinton. Comme il n’a guère de temps à consacrer à l’analyse des propositions de chacun des candidats, il n’est pas convaincu de faire le bon choix.

C’est cet électeur qui est dans la mire des médias : c’est cet ignorant rationnel qui est susceptible de changer son fusil d’épaule et de voter dans le sens souhaité par le 4e pouvoir. Il suffisait, croyait-on, de l’exposer pendant des mois à l’avis d’analystes et de spécialistes, tous soi-disant mieux informés et avisés que lui, et dont les propos favorisaient quasi-unanimement Hillary Clinton.

Des médias en perte d’influence
Pourquoi les électeurs n’ont-ils pas succombé à la cabale anti-Trump menée par la grande presse américaine?

On peut penser que la multiplication des médias sociaux permet maintenant aux électeurs de trouver à faible coût une information qui renforce leur préférence de départ.

Une autre possibilité, c’est que les électeurs ont le sentiment d’avoir été bernés dans le passé et doutent maintenant de la qualité de l’information transmise par les grands médias.

Qu’importe, ces deux hypothèses convergent vers une perte d’efficacité des cascades informationnelles et, par conséquent, le déclin du 4e pouvoir.

Il s’agit évidemment d’une bonne nouvelle pour ceux qui considèrent que nos médias ne doivent pas avoir le pouvoir d’influencer les résultats électoraux. C’est cependant une très mauvaise nouvelle pour les autres qui voient les médias comme un contre-pouvoir essentiel à l’État.

Quant à l’élite médiatique, c’est une leçon d’humilité d’autant plus difficile à accepter qu’elle leur aura été servie par un Donald Trump dont l’attitude et le comportement sont pour le moins… discutables.