dimanche 22 novembre 2015

Sur l’idéalisme de la contrainte statistique


Steve Ambler (UQAM), Germain Belzile (HEC) Pierre Desrochers (U. de Toronto), Nathalie Elgrably-Lévy (HEC), Pierre Lemieux (UQO), Pierre Simard (ENAP).

Si l’on se fie à plusieurs commentaires récents, le retour de l’obligation (sous peine d’amende ou de prison) de répondre au questionnaire long du recensement de Statistique Canada signifierait la fin de l’obscurantisme et un retour de l’intelligence au pouvoir. Rien de moins!

Pour les partisans de cette décision du nouveau gouvernement Trudeau, l’information recueillie lors du recensement est essentielle aux diverses administrations pour prendre des décisions éclairées lors de l’élaboration de leurs politiques sociales et économiques. Le fait qu’une partie de l’enquête du recensement soit devenue facultative en 2011 serait aujourd’hui responsable d’une grande noirceur informationnelle.

Il est vrai que les données publiées par Statistique Canada sont utiles aux chercheurs universitaires, aux firmes d’opinion publique, aux banques, etc. Toutefois, applaudir la coercition étatique au nom d’un idéalisme statistique naïf nous apparaît excessif. 

Le caractère facultatif de l’enquête lors des dernières années lui aura fait perdre une certaine fiabilité qui aurait pu être compensée, en partie du moins, par le raffinement des méthodes et techniques d’analyse. Peut-on croire que le fait de rendre un questionnaire obligatoire et d’y poser un plus grand nombre de questions le rend parfait? En fait, le caractère coercitif de l’enquête fait disparaître un biais, mais en fait apparaître un autre.

Un rapide coup d’œil au recensement de 2011 en Angleterre nous le montre bien. Dans la catégorie  «autre religion » on y apprend que le nombre de « Chevaliers Jedi » aurait diminué de moitié depuis 2001; passant de 390,000 à moins de 177,000. 

Nos cousins britanniques vivraient-ils un exode de leur population vers une autre galaxie? Probablement pas. Mais force est d’admettre que ces centaines de milliers de Jedi ont pu répondre de manière aussi fantaisiste à plusieurs autres questions de leur recensement.

Un enseignement élémentaire en matière d‘enquête, c’est qu’il vaut mieux un questionnaire court et bien rempli qu’un questionnaire long complété à la va-vite par des répondants méfiants et désintéressés; des citoyens dont la principale motivation est d’expédier le travail pour éviter les menaces d’amendes et d’emprisonnement de l’État, ou qui sont réticents à répondre à des questions indiscrètes.

Un autre aspect désolant de ce débat, c’est qu’on omet de rappeler que le recensement n’est qu’une des multiples sources de renseignements cumulés par nos gouvernements pour prendre des décisions prétendument éclairées à notre sujet.

Dans les faits, l’État dispose de banques de données sur les naissances, sur les décès, sur les mariages, sur les divorces, sur votre santé, sur votre revenu, sur votre consommation de médicaments, sur votre conduite automobile, etc. Il sait même si les propriétaires d’armes à feu ont  vécu « un divorce, une séparation ou une rupture d'une relation importante » ou s'ils ont « perdu (leur) emploi ou fait faillite au cours des deux dernières années ».

Nos gouvernements disposent d’une mine d’information gigantesque sur chacun d’entre nous et, surtout, du monopole de leur utilisation. Nous faire croire que la qualité de vie de la population canadienne dépend d’un questionnaire de recensement relève de la science-fiction. Un écran d’intelligence pour masquer un retour de la coercition?

Comme l’écrivait le juge Louis D. Brandeis, « l'expérience devrait nous apprendre à être plus vigilants pour protéger notre liberté lorsque les intentions du gouvernement sont nobles. […] Les plus grands dangers pour la liberté résident dans les empiètements insidieux de la part d'hommes zélés, bien intentionnés, mais qui n’y comprennent rien. »





vendredi 4 septembre 2015

Une grève des enseignants pour le bien de nos enfants?

Le Devoir, le 4 septembre 2015, p. A9. (disponible en ligne)

Nos enfants feront-ils les frais des moyens de pression de leurs professeurs? C’est ce que soupçonnent nombre de parents dont les enfants sont laissés pour compte chaque fois que les enseignants descendent dans la rue. Et ils n’ont pas tort!

Nos syndicats de professeurs nous avaient promis un automne chaud et ils tiennent leur promesse. Les enseignants de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) envisageraient même de déclencher un arrêt de travail de trois jours. Une grève pour le bien de nos enfants, semble-t-il. Vraiment?

Je ne voudrais pas jouer au « parent-roi », mais deux articles scientifiques montrent que les élèves sont souvent les premières victimes des moyens de pression de leurs professeurs.  

Grèves et réussite scolaire
Les économistes Michael Baker de l’Université de Toronto et David R. Johnson de l’Université Wilfrid-Laurier ont étudié les conflits de travail dans les écoles primaires de l'Ontario du milieu des années 1990 au début des années 2000. 

Ils ont comparé le rendement scolaire de cohortes d’élèves ayant subi ou non des arrêts de travail. Les résultats de leurs travaux sont sans équivoque : les grèves d’enseignants nuisent à la réussite scolaire des élèves.

Michael Baker (2013) a observé que ce sont surtout les étudiants de 5e et de 6e année qui subissaient les contrecoups. Les élèves qui vivent un arrêt de travail seraient plus susceptibles que les autres d’échouer à leur évaluation de mathématiques. Leurs compétences en lecture seraient également moindres que celles des élèves qui n’ont pas vécu de grève. En somme, Baker montre qu’il existe une relation étroite et négative entre les grèves des enseignants et la performance scolaire.

David Johnson (2011), qui a étudié les mêmes grèves ontariennes et observé des effets similaires sur les résultats scolaires des élèves, note que ce sont les enfants défavorisés qui sont les plus touchés par les conflits de travail.  Il a aussi observé que plus les conflits de travail s’étiraient, plus les dommages infligés à nos jeunes étaient perceptibles.

Reprendre chaque jour perdu
À l’aube d’une nouvelle période de perturbations scolaires, il semble opportun de rappeler à nos syndicats d’enseignants que le recours à la grève dans le domaine de l’éducation n’a rien d’anodin. Aussi légal que soit le geste, mettre des jeunes à la rue risque d’entraver leur capacité d’apprentissage et, peut-être même, de les handicaper pour la vie.

En somme, si nos enseignants étaient vraiment soucieux de la réussite scolaire de nos jeunes, ils annonceraient dès maintenant que chaque journée perdue à cause de la grève sera reprise intégralement pendant le calendrier scolaire ou lors de la période estivale.

Ce faisant, les passionnés de justice sociale y verraient une volonté de réparer les dommages infligés aux jeunes otages, et les parents y décèleraient une preuve tangible que nos professeurs ont vraiment à cœur l’avenir de leurs élèves.





Michael Baker, Industrial Actions in Schools: Strikes and Student Achievement, Canadian Journal of Economics 46 (3) (2013), 1014–1036.
David R. Johnson, Do Strikes and Work-to-Rule Campaigns Change Elementary School Assessment Results? Canadian Public Policy, 2011, vol. 37, issue 4, pages 479-494

mardi 25 août 2015

Voter contre…

La Presse, mardi le 25 août 2015, p. A15. (disponible sur La Presse+)

En 2012, on a vécu la campagne électorale « N’importe qui sauf le PQ ». En 2015, c’est « Anybody but Harper ». Chaque élection ressasse la même comédie intitulée « Votons stratégique contre […] ».

La politique ne consiste plus à faire la promotion de ses idées, mais à dénigrer celles des autres. Nos campagnes électorales sont le théâtre de stratégies douteuses où l’électeur est invité à donner son vote à un inconnu, pour hypothétiquement en défaire un autre... trop connu.

Nos élections sont teintées d’un tel négativisme qu’il faudrait songer à revoir notre mode de scrutin pour permettre à l’électeur d’exprimer son désaveu à un candidat ou au parti qu’il représente.

Le vote contre
Il suffirait, par exemple, de permettre le vote « contre ». Chaque électeur n’aurait droit, comme dans le régime électoral actuel, qu’à un seul vote. La différence, c’est qu’il pourrait choisir de l’utiliser pour voter « pour » ou « contre » un candidat.

Chaque bulletin de vote serait imprimé recto verso. Au recto, il serait inscrit : Je vote « pour » le candidat A, B ou C.  Au verso, on pourrait lire : Je vote « contre » le candidat : A, B, ou C.  L’électeur choisirait le côté du bulletin de vote sur lequel il veut apposer son « X ».

Chaque vote « contre » obtenu par un candidat serait soustrait de ses votes « pour». Le candidat ayant reçu 1000 votes « pour » et 400 « contre » obtiendrait un solde électoral de 600 votes. Le vainqueur serait celui recueillant le solde de vote le plus élevé.

Cette variante simple du vote pondéré, qui n’est pas nouvelle en soi, a le mérite d'être peu coûteuse à mettre en œuvre, si ce n’est qu’elle obligerait nos scrutateurs à faire des soustractions.

Les avantages
Cette réforme du mode de scrutin ne modifierait probablement pas de manière importante les résultats électoraux. Son introduction présenterait toutefois certains avantages.

Se déplacer et prendre de son précieux temps pour aller voter en se pinçant le nez n’est pas donné à tous. 

On peut penser qu’offrir à l’électeur la possibilité de voter contre un candidat pourrait ramener à l’urne une part significative des quelque 40 % d’absentéistes aux quatre dernières élections fédérales.

Principalement ceux qui croient encore que leur vote peut faire une différence, mais qui se sentent incapables d’accorder leur confiance aux candidats qui leur sont proposés.

Appuyer un candidat qu’on ne connaît pas, du simple fait qu’on en déteste un autre, est un geste inconséquent et démotivant. Voter pour Mulcair parce que votre syndicat déteste Harper, ou voter pour le PLQ parce qu’un animateur de radio déteste le PQ, c’est brader son futur droit de critique et servir de proie aux adeptes du ridicule cliché : « Désolé, mais vous avez voté pour ça ».

Certains diront que l’exercice démocratique doit demeurer un geste positif, que l’électeur doit voter pour le meilleur candidat de sa circonscription et non pour un parti, etc. Malheureusement, notre réalité politique est tout autre.
...
Il n’existe pas de mécanisme parfait de révélation des préférences électorales, c’est vrai. Néanmoins, toute révision de notre mode de scrutin qui permettrait à un plus grand nombre d’électeurs de s’exprimer, et ce de façon claire, serait une bonne nouvelle pour notre démocratie. À défaut d’être positif, soyons pragmatiques!

mercredi 22 juillet 2015

Taxer les cadavres commerciaux

Journal de Montréal et Journal de Québec, mercredi le 22 juillet 2015. (JM p.21 et JQ p.14)

Décidément, il n’y a guère de problèmes que nos politiciens ne puissent régler par une nouvelle taxe. Aussi, pour inciter les propriétaires à louer leurs locaux vacants, le maire du Plateau-Mont-Royal veut-il leur imposer une taxe spéciale… une taxe sur les cadavres commerciaux!

On ne peut qu’essayer d’imaginer sa logique : il est clair que tous les propriétaires laissent leurs locaux vides volontairement; que les commerçants mettent la clé dans la porte pour le simple plaisir de la chose. Perdre de l’argent ou fermer son commerce est le nouveau leitmotiv des méchants capitalistes du Plateau-Mont-Royal. Allez, taxons-les!

On sait déjà que gagner de l’argent est mal vu au Québec. Taxer la réussite et le succès, voire les riches, est même devenu pour certains un symbole de justice sociale. Ce qu’on ne savait pas cependant, c’est que cette noble poursuite d’équité s’étendrait jusqu’à taxer l’échec et l’insuccès.

Irresponsabilité
Les politiciens s’estiment souvent responsables de la réussite des entrepreneurs, mais ils déclinent toute responsabilité quant à leur échec. C’est sans doute pourquoi il ne viendrait jamais à l’esprit du maire Ferrandez que la panoplie de lois et de règlements municipaux adoptés au fils des ans sous sa gouverne puisse être en partie responsable des difficultés commerciales de son arrondissement.

Plutôt que de soulager ses commerçants des affres bureaucratiques ou de s’attaquer à la confusion des sens uniques qui fait fuir la clientèle, il leur prescrit une nouvelle taxe… pour soi-disant soulager les survivants de la laideur du bide commercial.

Lorsqu’il est temps d’imposer son diktat, rien ne l’arrête. Faisant fi de la Loi sur l’aménagement du territoire qui lui interdit de lever une taxe d’inoccupation, il en a déniché une autre lui permettant d’imposer une taxe spéciale sur les stationnements à ciel ouvert. Comme si une taxe ne se répercutait pas sur le prix des loyers.

Probablement que dans l’esprit du maire, plus les loyers seront chers, plus les locaux seront faciles à louer. Allez donc savoir.

Taxage
Et encore, comme si ce n’était pas suffisant, il  menace, harcèle et lâche ses sbires aux trousses des propriétaires récalcitrants. Des bureaucrates qui épient les ordures, multiplient les inspections et distribuent allègrement des contraventions aux récalcitrants.

Il fallait d’ailleurs sentir la fierté du maire déclarant aux médias : « On donne 2000 contraventions par année. C’est quatre fois plus que le deuxième arrondissement à en distribuer le plus. » Bref, un bureau de la coercition du Plateau qui prend les bouchées doubles.
L’ex-président américain, Ronald Reagan, disait que les gouvernements ont une vision très sommaire de l’économie : « Si ça bouge, on ajoute des taxes. Si ça bouge toujours, on impose des lois. Si ça s'arrête de bouger, on donne des subventions. » 


Pour le bourgmestre du Plateau, la gestion publique est encore plus simple : si ça bouge, il ajoute des taxes, si ça ne bouge plus, il rajoute des taxes. Absurde!

samedi 2 mai 2015

Le hockey subventionné

Journal de Québec, samedi le 2 mai 2015, p.19 (Disponible en ligne JM et JQ).


Certains inconditionnels des Nordiques ont critiqué avec véhémence le choix de Québecor d’organiser un match préparatoire Canadiens-Pittsburgh dans LEUR amphithéâtre. Diantre!
Les vedettes de la radio locale ont blâmé le manque de sensibilité du gestionnaire au marché de Québec. Dans les faits, leur discours s’apparentait à une quête de subventions.
Parce que voyez-vous, derrière la cabale du « Nordique outragé » se cache une triste réalité : lorsqu’il est question de sport professionnel à Québec, tout le monde aspire à faire payer les autres pour ses propres plaisirs.
Vous avez déjà fait l’effort d’imaginer une Ville de Québec où le marché du hockey serait libre et florissant? Une ville où les amateurs renonceraient à l’argent des contribuables et assumeraient tous les coûts de leur amour pour leur club préféré?
Une solution gagnant-gagnant
On pourrait par exemple vendre l’amphithéâtre aux inconditionnels des défunts Nordiques. Ils en réserveraient ainsi l’usage à qui bon leur semble et les contribuables récupéreraient les sommes qu’on leur a spoliées via leurs impôts et leurs taxes municipales.
On pourrait même louer notre vieux Colisée aux inconditionnels des Canadiens, pour que leur club y tienne ses entrainements, ses matchs préparatoires, voire qu’il y installe son club-école. Ainsi, les contribuables de Québec n’auraient plus à payer pour la démolition d’un Colisée devenu inutile.
Bref, tout le monde serait heureux, y compris l’amoureux du hockey non partisan qui y gagnerait par la concurrence réinstaurée.
La course à la rente
Malheureusement, cette solution « gagnant-gagnant » n’émergera pas. Parce le marché québécois du hockey n’est pas si florissant qu’on le clame à la radio; parce que sans argent public, il n’y aurait pas d’amphithéâtre; parce que Québec est une ville de hockey subventionné.

L’amphithéâtre de Québec est d’abord et avant tout un édifice public. Les politiciens qui l’ont construit avec notre argent ne vivent pas du marché, mais de la redistribution de privilèges aux groupes qui les réélisent.
Or, sur le marché politique, on n’achète pas les meilleures places dans une billetterie, mais en exerçant des pressions sur les décideurs. Il ne faut donc pas se surprendre qu’à la veille de son inauguration, l’amphithéâtre attise la convoitise; que tous les chasseurs de rente s’activent pour s’en faire octroyer un usage exclusif.
Mais il y a un os à cette quête de privilèges. En cours de processus, les politiciens ont confié la gestion du temple à une entreprise privée qui n’a pas accès aux poches du contribuable pour subventionner les frustrations partisanes de tout un chacun. La société Québecor qui, d’ici le retour des Bleus, doit minimiser son risque d’affaires en satisfaisant le plus grand nombre de consommateurs de sports et de spectacles.
C’est d’ailleurs cette dernière qui aura vu juste: tous les billets du match préparatoire entre les Canadiens et les Penguins se sont envolés en 1 h 15. Un appui de taille des amateurs au retour des Nordiques.

Québec commence à ressembler à une grande ville de hockey finalement!

mercredi 1 avril 2015

L’itinéraire



Saoulée par les commentaires assassins de son bourgmestre et les bruissements de leur radio, la « Police Nation » jubilait. Naomie l’illégale n’a eu que ce qu’elle méritait : une cartouche de gaz lacrymogène en pleine gueule. Na Na Na Na... Hey Hey... Goodbye!

Jamais je n’ai eu aussi honte d’être Québécois. Avouez qu’il faut vouer un amour indéfectible à nos corps policiers pour tenter de justifier un geste aussi stupide qu’inacceptable dans une société dite libre et démocratique.

C’est de la faute des manifestants... ils n’avaient qu’à fournir leur itinéraire!
Que les policiers aient le pouvoir de déclarer une grève illégale du seul fait que les organisateurs d’une manifestation ont refusé de fournir leur itinéraire est une chose. Mais cela ne justifie en rien qu’on militarise nos corps de police pour aller les réprimer. La grève étudiante est déclarée illégale. Mettez vos gilets pare-balles. Prenez casque, bouclier et matraque et, surtout, n’oubliez pas les chiens… on s’en va cartonner du cégépien à pancarte.

Ce n’est pas la faute du policier... il devait se protéger face à des manifestants agressifs!
La question n'est pas là. La vraie question est de savoir si la violence utilisée par le policier pour se défendre contre cette jeune manifestante était légitime. Or, porter son arme à l’épaule pour tirer un projectile, en visant la figure d’une jeune manifestante désarmée, n’a rien à voir avec l’usage d’une force raisonnable, sensée, juste, équitable, mesurée, etc.

Détrompez-vous, je ne suis pas un sympathisant des grèves étudiantes.

Que nos policiers arrêtent et poursuivent en justice les casseurs, c’est leur travail. Qu’ils prennent des mesures raisonnables pour éviter que la sécurité du public soit mise en péril lors des manifestations, c’est tout à fait normal.

Que le ministre de l’Éducation avise les étudiants du risque de perdre leur session, il ne fait que les responsabiliser par rapport à l’état lamentable de nos finances publiques.

Que les professeurs des cégeps et universités pénalisent les étudiants qui ont négligé leur cours pour descendre dans la rue, ils sont payés pour évaluer les apprentissages et non pour faire de l’activisme politique.

Je suis même de ceux qui croient nécessaire d’accorder aux policiers la marge de manœuvre et les outils leur permettant d’exercer efficacement leur mission de maintien de l’ordre. Mais la fin ne justifie pas tous les moyens. Comme le veut l’adage : on n’utilise pas un canon pour tuer une mouche. 

Les policiers qui abusent de leur monopole des armes seront toujours plus dangereux qu’une bande d’étudiants en manque d’émotions fortes. Aussi, quand on est rendu à applaudir le tir à bout portant d’une jeune étudiante pour un itinéraire, c’est le signe que notre démocratie est malade.

vendredi 6 février 2015

Et si l’État grec déclarait faillite?


Journal de Montréal et Journal de Montréal, samedi le 7 février, 2015. (JM p.48 et JQ p.18)

L’endettement de la Grèce fait encore la manchette. En portant au pouvoir un parti de gauche radicale, la population vient d’exprimer son ras-le-bol devant les politiques d’austérité qui lui sont imposées par ses créanciers. Et si l’État grec déclarait faillite?
L’élection du nouveau gouvernement grec laisse présager une négociation difficile entre une troïka (UE, BCE et FMI) qui possède 80 % de la dette grecque, et le gouvernement Tsipras, qui croit qu’un accroissement des dépenses publiques est la solution miracle à la crise des finances publiques. Trouvera-t-on un compromis? C’est malheureusement ce que trop d’observateurs espèrent.  
Et les Grecs? Pourquoi devraient-ils choisir entre Charybde et Scylla, entre l’esclavage du service de la dette ou de nouvelles dépenses publiques qui, en gonflant une dette déjà insoutenable, ne fera qu’aggraver la crise? Soyons sérieux, rares sont ceux qui croient vraiment que ces nouvelles tractations permettront un jour à la Grèce de recouvrer sa santé financière.
Aujourd’hui, au grand dam des instances européennes, certains analystes estiment que l’État grec devrait déclarer faillite. Que la présente crise politico-financière est si profonde, que l’État grec n’a d’autre choix que de déposer son bilan et d’annoncer à ses créanciers qu’elle ne leur remboursera ni les intérêts ni les capitaux empruntés.
Évidemment, il n’existe pas de solutions faciles au surendettement d’un État. Comme l’explique en détail l’économiste Pierre Lemieux dans The Public Debt Problem [1], déclarer faillite pourrait s’avérer la « moins pire » des solutions.
En n’ayant pas à rembourser des sommes faramineuses à ses créanciers, la Grèce aurait une chance de sortir de son bourbier. De toute façon, il est déjà acquis que ceux qui ont adossé la dette de l’État grec ne s’en sortiront pas indemnes.
Il est vrai qu’un défaut de paiement – envoyer paitre les créanciers – ne serait pas sans conséquences. La réputation de la Grèce serait ternie, l’accès aux marchés financiers lui serait désormais refusé, et le pays serait éventuellement menacé de sanctions économiques par ses ex-partenaires.
Mais justement, dans ce « moins pire » des mondes, le gain des citoyens ne se résumerait pas à effacer sa dette, mais aussi au fait qu’une telle décision couperait les vivres au responsable de ce désastre économique : l’État grec.
En n’ayant plus accès au marché financier, le gouvernement de la Grèce serait obligé d’équilibrer son budget, de vivre selon ses moyens. Il ne pourrait plus procéder, avec la complicité d’une Europe idéaliste et complaisante, à une énième restructuration lui permettant de continuer à dépenser et à rançonner une population déjà trop abusée.
Peu importe la solution, il y aura inévitablement des gagnants et des perdants à cette crise. La question aujourd’hui, est de savoir si les prochaines négociations entre l’Europe et la Grèce permettront encore une fois aux instances politico bureaucratiques impliquées de poursuivre leurs chimères respectives aux dépens du peuple grec.
Entre deux maux, il faut savoir choisir le moindre. Et dans le cas de l’État grec, la faillite… c’est le moindre mal!


[1] Lemieux, Pierre, The Public Debt Problem: A Comprehensive Guide, New York: Palgrave Macmillan (2013), 212 pp. (ISBN: 978 1137298072)