mardi 30 octobre 2012

La tentation de Salem

Le Devoir, mardi le 29 octobre 2012.

Nous avons tous déjà entendu parler des sorcières de Salem, fameux procès contre la sorcellerie et les forces du mal. J’ai l’étrange sentiment que la Commission Charbonneau suscite le même genre d’hystérie collective qui a entouré ce légendaire procès.
Reportons-nous en 1692. La petite ville de Salem, près de Boston, vit sous la peur des démons. Deux jeunes filles, en proie à des crises de convulsion, sont diagnostiquées comme ensorcelées. Lorsqu’en période de transes elles prononcent le nom de citoyens, on est convaincu d’avoir trouvé les responsables de leur envoutement. Sur la foi de ces allégations délirantes, on emprisonna plus de 200 personnes, dont une trentaine furent pendues, coupables d’avoir troublé l’esprit des jeunes filles.
La paranoïa collective s’étira ainsi sur plusieurs mois. On se mit à douter de la véracité des allégations lorsque les jeunes filles nommèrent des juges. Ces derniers étant supposément protégés par Dieu, on décida de suspendre le tribunal et de trouver des preuves avant de poursuivre les pendaisons. En l’absence de preuves, le gouverneur du Massachusetts mit un terme aux procès : il valait mieux que dix sorcières échappent à la justice plutôt qu’une personne innocente soit condamnée.
Revenons à 2012. Dans la grande ville de Montréal se tient une commission d’enquête sur l’industrie de la construction. Deux hommes atteints par les forces du mal, Zambito et Surprenant, se concurrencent dans la dénonciation de politiciens, de fonctionnaires et d’entrepreneurs. Ces derniers seraient coupables de leur avoir inoculé la cupidité responsable de leurs déplorables crimes.
Depuis, un climat de suspicion a envahi le Québec. Le public applaudit chaque nouvelle révélation et salue le courage des dénonciateurs : ils seraient enfin exorcisés de leurs démons. En se fiant aux allégations de malfrats devenus vedettes, on condamne sans réserve tous les politiciens, fonctionnaires et entrepreneurs dont le nom est prononcé par les délateurs. L’échafaud médiatique est impitoyable! Les preuves? On s’en occupera plus tard!
Oubliez aussi le gouverneur de Salem qui ramène un peu de raison dans le débat. On n’en est pas là. On en est même très loin, si on prend acte des récentes déclarations du très respecté John Gomery. Dans un élan de morale et de puritanisme, le juge à la retraite – et ex-président de la Commission d'enquête sur les commandites – déclarait avec l’aplomb du justicier de Salem qu’il était choqué, voire horrifié par ce qu’il avait entendu. Prêtant foi aux témoignages, rumeurs et soupçons, il attribuait le mauvais état de nos routes aux entrepreneurs malhonnêtes, accusait d’incompétence le maire de Montréal et décrétait qu’on avait maintenant la preuve que le Québec était la province la plus corrompue. La cause serait entendue…
Le Québec de 2012, comme les habitants de Salem, mène une lutte contre les forces du mal. Toutefois, on semble déjà avoir oublié la mise en garde de la juge Charbonneau : elle ne préside pas un tribunal et qu’elle ne rendra pas de verdict de culpabilité. Pour l’instant, la commission donne écho aux épanchements d’escrocs pour qui la délation est une planche de salut potentiel. Un jour, il faudra toutefois faire la preuve de ces allégations; ce sera le rôle des tribunaux.
Comme tous les Québécois, j’ai hâte que justice soit faite. J’aimerais que cesse la corruption qui plombe nos finances publiques et que le Québec se délivre des forces du mal. Mais cette paranoïa collective me fait peur. Le Québec de 2012, ce n'est pas la France de Robespierre ou la Russie de Staline, lieux où des condamnations arbitraires tombaient sous la foi de simples allégations. Le Québec est encore un État de droit où un suspect est présumé innocent tant qu'il n'a pas été déclaré coupable par un tribunal. C’est ce qu’on appelle la présomption d’innocence.
Dans l’affaire de Salem, une des jeunes filles déclara quelques années plus tard : «Nous avons fait ça pour nous divertir et nous nous sommes bien amusées!» Malheureusement, beaucoup d'innocents avaient été tués.

jeudi 25 octobre 2012

Faut-il renforcer la loi 101?


La Presse.ca, La Presse Débats, jeudi 25 octobre 2012.
Depuis 10 ans, la proportion de Québécois qui parlent français a glissé de 83% à 81%. Par contre, durant la même période, le pourcentage d’immigrants qui utilisent le français à la maison a grimpé de 5,2 à 8,7%. À la lumière de ces statistiques, y a-t-il lieu de renforcer la loi 101, comme le croit le gouvernement Marois ?

Un problème inexistant
Le français décline-t-il au Québec? Pour certains analystes, le français fait des progrès; pour d’autres, il agonise. L’interprétation dépend du politicien, du média ou du journaliste qui analyse les données linguistiques du dernier recensement de Statistique Canada. En vérité, il est difficile de dire si le français se porte mieux ou s’il est pire qu’il y a dix ans. Or, c’est bien là le malheur de notre gouvernement provincial : s’il n’y a pas de problème avec la langue française, comment expliquer qu’on s’occupe à résoudre un problème inexistant? Que faire avec les multiples solutions proposées pour résoudre ce soi-disant problème national? Comment justifier un renforcement de la loi 101 ou l’obligation du Cégep en français lorsque la catastrophe annoncée tarde à se manifester? Eh bien, si ça prend un problème, créons un problème! Comme ça, en offrant des solutions à un problème qui n’existe pas, on réussira à créer de nouveaux problèmes qui appelleront de nouvelles solutions. Des solutions qui ne manqueront pas de conduire à des problèmes encore plus grands qui, chaque fois, devront être résolus par de nouveaux impôts ou des contraintes aux libertés individuelles. Bref, les problèmes, nos politiciens s’en occupent…

La nébuleuse affaire Lance Armstrong

Journal de Montréal et Journal de Québec (p.19) jeudi 25 octobre 2012.

Filip Palda et Pierre Simard

L’Agence américaine antidopage (USADA) déposait récemment un rapport reprochant à Lance Armstrong l’usage de produits dopants durant sa carrière cycliste. C’est grâce à la dénonciation d’anciens coéquipiers qu’on aurait finalement réussi à clouer le cercueil du septuple vainqueur du Tour de France. Depuis, Lance Armstrong est honni à la face du monde. Est-il vraiment coupable de dopage? Nous demeurons sceptiques face à ce rapport qui aura, malgré tout, réussi à saper la réputation de l’ex-champion cycliste.

Si les éléments de preuve avancée par l’USADA semblent inébranlables, c’est seulement qu’on accorde une importance démesurée aux ouï-dire et qu’on néglige d’autant les preuves directes et scientifiques. Des preuves qui, malgré les nombreuses allégations, ont été impossibles à établir à ce jour. Aujourd’hui, force est de constater que si cette nouvelle controverse est accablante pour Lance Armstrong, elle l’est tout autant pour la bureaucratie de l’antidopage.

Oublions les « on-dit », les potins ainsi que les rumeurs et prêtons-nous à un court exercice. Supposons, comme l’affirme certains de ses coéquipiers, que Lance Armstrong a utilisé des drogues améliorant sa performance pendant toute sa carrière post cancer. Faisons l’hypothèse, comme le veut la rumeur, qu’il était le roi de la triche et qu’il pouvait contourner les tests antidopage dans 99 % des cas (le crime n’est jamais parfait, même lorsqu’on parle d’Armstrong). Enfin, tenons pour acquis que Lance Armstrong dit vrai lorsqu’il affirme avoir été testé 500 fois dans sa carrière.

Les outils de l’analyse statistique nous permettent de calculer que les probabilités qu’Armstrong échappe à un contrôle positif dans ces circonstances sont de sept dixièmes d’un pour cent (0,07 %). En somme, la probabilité que le cycliste ait pu échapper aux tests de l’agence — malgré son génie de la triche — est donc infime. Statistiquement, les probabilités d’être contrôlé positif en au moins une occasion était de 99,3 %, et ce, malgré sa faculté à pouvoir contourner les tests antidopages 99 fois sur 100.

Comment l’USADA peut-elle nous expliquer cette capacité quasi-miraculeuse de Lance Armstrong à contourner les tests antidopages? C’est un défi à la statistique, voire à la raison. À moins, évidemment, que Lance Armstrong ne se soit pas dopé…

La conspiration du silence.
La seconde thèse de l’Agence repose sur l’idée que Lance Armstrong a orchestré une vaste conspiration du silence autour de ses séances de « piquerie ». C’est ainsi qu’à chaque Tour de France auquel il a participé, ses sept coéquipiers auraient comploté avec lui pour déjouer les investigations incessantes des agences antidopages. Voilà qui nous laisse également songeurs.

L’analyse économique de la conspiration nous enseigne que l'incitation à participer à un complot est concevable lorsque les gains de la tricherie sont supérieurs à ceux qu’on pourrait tirer d’une dénonciation. Pourquoi les coéquipiers d’Armstrong auraient-ils accepté de participer à ce complot alors que sa dénonciation aurait pu leur procurer une rente considérable? Le dénoncer n’était-elle pas l’occasion inespérée pour eux de devenir des héros, d’obtenir un contrat pour un livre ou même un moyen de dédouaner leur propre tricherie? Les gains potentiels d’une dénonciation étaient beaucoup plus importants que la compensation qu’Armstrong aurait pu leur verser pour acheter leur silence.

En réalité, le fait qu'aucun d’eux n’ait porté des accusations contre lui suggère que les gains anticipés d’une telle dénonciation étaient insuffisants à l’époque. À moins, évidemment, que Lance Armstrong ne se soit pas dopé…

Aujourd’hui, les gains d’une dénonciation de Lance Armstrong semblent s’être accrus considérablement. Ils sont nombreux à s’abreuver à la rente de déchéance de l’ancien « boss », en particulier le principal acheteur de ces délations, qui cherche depuis des lunes à prouver son efficacité en détrônant l’icône du cyclisme.

Bref, même si vous n'êtes pas un admirateur de Lance Armstrong ou que vous n’avez aucun intérêt pour l’analyse économique des conspirations, l’affaire Armstrong n’offre que deux interprétations possibles : soit cette vaste bureaucratie de l’antidopage (qui coute des millions de dollars) est gravement incompétente et leurs tests sont aussi inefficaces qu’inutiles, soit Lance Armstrong est tout simplement innocent. L’un n’exclut pas l’autre, évidemment!

jeudi 11 octobre 2012

Taxe santé et hausse d'impôts: un bon compromis?

La Presse.ca, La Presse Débats, jeudi le 11 octobre 2011
Que pensez-vous de la décision du gouvernement Marois de maintenir la taxe santé, en la rendant plus progressive, et d’augmenter les impôts des Québécois dont le revenu net est supérieur à 100 000 $ ? Est-ce un bon compromis ? Une promesse reniée ?

Promettre n'importe quoi
Ah les promesses électorales! S’il fallait que nos politiciens tiennent leurs promesses, le Québec serait en banqueroute depuis longtemps. Le PQ avait promis d’abolir la taxe santé et de faire payer les riches. Le problème, c’est que notre nouveau ministre des finances a rapidement réalisé que le Québec manquait de riches et qu’il les ferait fuir en les surtaxant. Que faire? Faire comme tout politicien qui se respecte et… ne pas respecter sa promesse. De toute façon, qui lui en voudra? Les promesses électorales, c’est comme les résolutions du jour de l’an : il ne suffit que de quelques semaines pour qu’elles soient oubliées. Les électeurs ne pénalisent jamais les politiciens qui rompent leurs promesses. C’est d’ailleurs pourquoi ils promettent n'importe quoi sans en mesurer les effets. Pis encore, les tergiversations des dernières semaines auront paradoxalement montré qu’on fait des promesses pour gagner des élections et qu’on les rompt pour se maintenir au pouvoir. Un politicien qui revient sur ses promesses n’est peut-être pas édifiant, mais je n’ose imaginer les dommages créés par celui qui les réaliserait. Vous voulez ne pas être déçu par la politique? À la prochaine élection, votez pour celui qui ne fait pas de promesses.

mardi 9 octobre 2012

Les dangers d’une gouvernance verte


Journal de Québec et Journal de Montréal, mardi le 9 octobre 2012.

Pierre Simard et Germain Belzile*

Le Québec deviendra un chef de file environnemental dans le monde, selon Mme Marois. « Les verts sont au pouvoir », ajoute notre nouveau ministre de l’Environnement. Cette nouvelle gouvernance verte ramènera-t-elle la province sur le chemin de la prospérité? Permettez-nous d’en douter.
Le gouvernement ne crée pas d’emploi
Il suffirait, semble-t-il, d’un peu de volonté gouvernementale pour inonder le marché d’emplois verts. La réalité, c’est que le gouvernement ne crée pas d’emploi. S’il choisit d’investir dans un secteur économique, ce sera au détriment d’un autre. En d’autres mots, tout ce qu’un gouvernement péquiste pourra faire, c’est de subventionner son économie verte par des impôts prélevés dans l’économie productive.

Le gouvernement ôtera donc des ressources à des entreprises qui contribuent à notre qualité de vie, pour les réorienter vers des entreprises vertes dont les activités seront triées par les politiciens. Par exemple, il détruira des emplois dans le secteur de l'énergie conventionnelle en nous promettant, en contrepartie, de créer des emplois dans les énergies vertes.
Le problème avec les emplois verts promis par le gouvernement Marois, c’est qu’on détruira des emplois visant à satisfaire les préférences des consommateurs, pour les remplacer par des emplois correspondant aux préférences des politiciens. Et c’est sans compter que l’implication du gouvernement dans l’économie ne se fait jamais à coût nul. N’oubliez pas qu’à l’occasion de ce transfert de richesse vers l’économie verte, le gouvernement prélèvera un petit pactole pour subvenir à ses propres opérations, achètera au passage l’adhésion des groupes de pression et paiera une prime pour couvrir les risques financiers d’un entrepreneur politique qui n’entreprend jamais rien sans que l’État ne couvre ses arrières.
Les politiciens attirent les prédateurs de fonds publics
En confiant à des politiciens le rôle de sélectionner les entreprises de l’avenir, on étouffe l’entrepreneur capitaliste au profit de l’entrepreneur politique. On privilégie cet entrepreneur qui gagne sa place au soleil en décrochant un mirobolant contrat gouvernemental, en faisant subventionner son entreprise ou en faisant adopter une loi ou un règlement qui nuit à la concurrence. La commission Charbonneau nous rappelle d’ailleurs, chaque jour, les dangers de l’intervention massive de l’État dans l’économie.

Ce n’est pas parce qu’un élu a le pouvoir d’investir l’argent des contribuables qu’il est apte à faire les bons choix pour l’avenir du Québec. L’exemple des pays européens qui ont dû abandonner d’ambitieux programmes publics verts  -  en raison des coûts astronomiques et de leurs effets néfastes sur les finances publiques - devrait nous inviter à la prudence.
Le gouvernement a peut-être un rôle légitime à jouer dans le financement de la recherche en environnement, mais les politiciens devraient faire acte d’humilité et laisser les entrepreneurs capitalistes s’occuper des préférences environnementales des citoyens. N’ayez crainte, il y aura toujours un entrepreneur capitaliste pour satisfaire une préférence verte chez le consommateur.
D’ici là, on peut présumer que l’opération « économie verte » mise de l’avant par le nouveau gouvernement réduira notre qualité de vie, nous fera perdre des emplois productifs et renforcera la présence d’un type d’entrepreneur dont nous cherchons à nous débarrasser : le prédateur de fonds publics.
* Les auteurs sont respectivement professeur à l’ENAP et maître d’enseignement à HEC Montréal.

lundi 1 octobre 2012

Omar Khadr devrait-il être libéré rapidement?


La Presse.ca, La Presse Débats, 1er octobre 2012.
Maintenant qu’Omar Khadr a été rapatrié au Canada, quand devrait-on le libérer ? Le plus tôt possible ? L’an prochain, lorsqu’il sera admissible à une libération conditionnelle ? Ou seulement en 2018, quand il aura purgé toute sa peine ?

Les opinions sur le sort qu’on devrait réserver à Omar Khadr sont très polarisées. À un extrême, il y a ceux qui clament haut et fort que Khadr n’était qu’un enfant-soldat qui doit être remis immédiatement en liberté : une victime inoffensive et injustement traitée par les méchants Américains. À l’autre extrême, il y a ceux qui voient Khadr comme un terroriste incorrigible qui devrait purger l’entièreté de sa peine afin d’éviter qu’il reprenne ses activités subversives dès sa remise en liberté. Entre le meurtrier sanguinaire et la pauvre victime de son éducation familiale, il y a peut-être un autre Khadr : un Khadr inconnu de nos politiciens, un Khadr différent de celui qui ne sert qu’à engranger des votes. Il serait peut-être opportun de  dépolitiser le dossier et de laisser les autorités compétentes et apolitiques déterminer le sort à lui réserver. Ce qu’il nous faut, c’est un comité qui, tout en se rappelant que Khadr n’avait que 15 ans lors des événements qu’on lui reproche, considérera aussi le fait qu’il a plaidé coupable à des crimes de guerre. Entre l’irresponsabilité totale et l’entière responsabilité de ses actes, il y a peut-être une position plus nuancée que celle avancée par nos politiciens et nos groupes d’intérêts.