lundi 9 août 2010

Le registre des registres

Pierre Simard
Les analystes, mercredi le 11 août 2010

Il y a quelques semaines, le gouvernement fédéral annonçait des changements à sa façon de recueillir les données de recensement. Jusqu’ici, deux questionnaires étaient utilisés : une version courte pour 80 % des Canadiens et une version longue pour 20 % d’entre eux. Dans les deux cas, ces questionnaires étaient obligatoires et tous les canadiens étaient passibles d’une amende ou d’une peine de prison s’ils refusaient d’y répondre.

La réforme annoncée prévoit qu’à partir de 2011, le questionnaire court demeurera obligatoire et que le questionnaire long sera dorénavant remplacé par l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM). Celle-ci sera envoyée à un ménage sur trois, et ce, sur une base volontaire. Voilà la catastrophe appréhendée!


Depuis l’annonce, l’idée de volontariat associée à l’enquête auprès du tiers des ménages canadiens ameute divers groupes d’intérêt. Les mots ne sont pas trop forts pour décrire leur colère. La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) se dit consternée. Pour Marc Garneau, porte-parole du Parti libéral, cette décision « revient à dire que nous allons couler ce pays parce que nous ne voulons pas nous mêler de la vie des gens. » Pour un collectif de chercheurs de l’Université Laval, « cette décision [...] nous mène tout droit vers l'ignorance et aura des conséquences qui vont directement à l'encontre de l'intérêt public et de la démocratie. » Bref, on ne rit pas avec les bienfaits de la coercition!

Leur argument est que l’information recueillie au moyen du recensement est utilisée par les diverses administrations pour prendre des décisions éclairées relatives aux politiques sociales et économiques. Pour eux, le fait qu’une partie de l’enquête de recensement devienne facultative diminuera considérablement la fiabilité des décisions gouvernementales.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire des recensements comme moyen d'obtenir des renseignements pour contrôler les populations, d’autres l’ont admirablement fait avant moi. J’aimerais toutefois rappeler que le recensement, bien qu’il soit le registre des registres, n’est qu’une des multiples sources de renseignements cumulés par nos gouvernements pour prendre des décisions prétendument éclairées à notre sujet.

On ne compte plus les dossiers administratifs des diverses administrations publiques : des banques de données sur les naissances, sur les décès, sur les mariages, sur les divorces, sur votre santé, sur votre revenu, sur votre consommation de médicaments, sur votre conduite automobile, etc. Il y a même le registre des propriétaires d’armes à feu, qui s’ajoute au registre des armes elles-mêmes, et qui permet à l’État de savoir si, au cours des deux dernières années, vous avez vécu « un divorce, une séparation ou une rupture d'une relation importante » ou si vous avez « perdu votre emploi ou fait faillite. »

En réalité, l'État dispose d’une mine d’information gigantesque sur chacun d’entre nous et, par surcroit, du monopole de leur utilisation. De toutes ces données, il ne rend publique qu’une infime partie, et ce, selon des modalités qu'il détermine.

Il est vrai que certaines de ces données publiques offertes par Statistique Canada sont utiles aux chercheurs en sciences sociales, aux firmes d’opinion publique, aux banques, etc. Mais dans les faits, ces données publiques ne disparaîtront pas. Au pire, le caractère facultatif de l’enquête auprès des ménages leur fera perdre une certaine fiabilité, vraisemblablement compensée en partie par le raffinement des méthodes et techniques d’analyse. Ce qui, en soi, n’est pas une mauvaise nouvelle pour les Canadiens soucieux de leur vie privée.

Ainsi, nos gouvernements et le secteur privé recueillent chaque jour une pléthore de données personnelles sur nous. Nous faire croire que la population canadienne pourrait être menacée par un changement marginal dans la méthode de recensement relève de la science fiction et, peut-être aussi, de la cupidité de ceux qui profitent de la coercition imposée aux citoyens.

Le dissident russe Alexandre Soljenitsyne disait que « notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences. » Les amoureux de la liberté risquent cependant d’être déçus : je ne crois pas que les modifications apportées au prochain recensement nous permettront de recouvrer une grande liberté face à l’État et à toute sa panoplie de profileurs qui gagnent leur vie à nous épier. Mais c’est quand même un petit pas dans la bonne direction…