jeudi 14 janvier 2010

L’auscultation d’une nouvelle idole : l’enfant-philosophe

Stéphane Delisle

Dans un récent article (Le Devoir, 7 janvier 2010), le politologue Christian Dufour frappe avec son marteau une nouvelle idole, celle de l’enfant-roi qui revêt le manteau de la philosophie. D’abord, je souligne son courage parce qu’il prend position sur une question fondamentale – celle de l’éducation des futurs citoyens cohabitant dans une Cité démocratique – en sachant très bien qu’il navigue à contre-courant. En effet, il faut être confiant pour écrire qu’à la lumière d’un premier diagnostic, l’idole en question sonne creux. Cependant, quelques remarques s’imposent.


Au moment où la philosophie pour enfants gagnait en popularité, je poursuivais mes études doctorales en philosophie à l’Université Laval à la fin des années 90. Vu l’attrait qu’elle suscitait et comme je n’arrivais pas à expliquer comment les enfants pouvaient s’exercer à la philosophie, j’ai décidé de l’approfondir en suivant un cours de philosophie pour enfants tout en profitant de son principal promoteur à l’Université Laval, le professeur Michel Sasseville.

A priori, nul ne peut contester la vocation philosophique qui est mise en valeur par le projet pédagogique en question : l’exercice de la maïeutique – c’est-à-dire l’art d’interroger dans le but de faire accoucher de nouvelles idées – se trouve coeur de la méthode dans la mesure où il encourage le dialogue avec autrui. Sans dialogue, non seulement les valeurs démocratiques perdent leur substance, mais la philosophie qui, au sens étymologique, demeure une recherche de la sagesse, en prend pour son rhume. Cependant, reste à savoir si on peut parler véritablement de dialogue dans le cas de la philosophie pour enfants. Et c’est là, il me semble, que le bât blesse.

Pour engager un dialogue constructif, écrit ou parlé, il faut chercher à s’élever au-dessus du droit à l’opinion qui tient davantage de l’expression spontanée que de la réflexion. Dit autrement, « penser par et pour soi-même » suppose (beaucoup) d’efforts, de la patience, de la persévérance, voire le plus souvent, l’échec de sa propre pensée qui reconnaît sa finitude ainsi que ses limites. Il faut être plus près de la vache que du singe parce que l’exercice de la critique demande une alimentation soutenue, riche en expérience personnelle certes, mais surtout en termes de savoir qui passe par l’assimilation de contenus diversifiés, parfois pénibles à digérer. Somme toute, il faut apprendre à ruminer et non à régurgiter la première idée qui passe par l’esprit. Et comme il est tentant pour les enfants d’imiter les singes savants que sont les adultes lorsque le temps est venu de se prononcer sur tout et sur rien, à la radio comme à la télévision, au lieu d’affirmer leur ignorance.

J’entends déjà la clameur populaire s’élever : « En voilà un qui méprise la curiosité à jamais assouvie de l’enfant, qui a subi la dictature de ses enseignants comme monsieur Dufour ! » Ce que je dis, en sourdine, c’est que la philosophie pour enfants semble négliger la contrepartie du droit à l’opinion, c’est-à-dire le devoir. Oui, le devoir qui incombe à chaque citoyen, peu importe son âge, son statut social ou son degré de scolarité, de s’informer avec prudence et circonspection. Englouti par un raz-de-marée d’informations, il est devenu difficile de garder la tête hors de l’eau, c’est-à-dire de statuer sur la valeur et la légitimité des sources consultées à partir desquelles la pensée s’élève difficilement et progressivement. Il est dur de me convaincre que les enfants deviennent habilités, après quelques discussions en classe, à prendre un recul suffisant lorsqu’ils énoncent leurs préjugés, fruits des lieux communs appartenant à une société donnée, faisant en sorte que l’échange prenne la forme d’un dialogue et non d’une conversation planant au ras des pâquerettes.

Enfin, tout comme Christian Dufour, je m’inquiète de cette urgence à penser par soi-même dès le plus jeune âge alors que la lecture et l’écriture ne cessent de prendre du recul dans les salles de cours de telle sorte que lorsqu’il franchit les portes du collégial, l’adolescent-philosophe est devenu un analphabète fonctionnel. À moins que l’objectif poursuivi, en bout de ligne, ne soit davantage la promotion de la diversité des opinions que de la pensée critique ?

* Stéphane Delisle est un ancien professeur de philosophie au collégial