mercredi 10 décembre 2008

Ceux qui n'ont pas voté ne sont pas des imbéciles

Ceux qui n'ont pas voté ne sont pas des imbéciles. Le Soleil, Opinion, 10/12/2008, p.25
Mettons fin à la culpabilisation, La Presse, Forum, 10/12/2008, p.A31

Pierre Simard

Malgré les leçons moralistes du directeur général des élections et l’appel incessant des politiciens, c’est plus de 40% des citoyens qui auront renoncé, ce 8 décembre 2008, à leur droit de vote.

À peine ce résultat connu, des spécialistes révoltés dénonçaient l’attitude désinvolte des citoyens à l’égard de l’exercice démocratique. Pourtant l’explication est simple. La désaffectation des électeurs est simplement un geste raisonné. Pourquoi l’électeur ferait-il le sacrifice d’un loisir ou d’une soirée en famille pour se déplacer et faire la ligne dans un bureau électoral, lorsqu’il considère que ce sacrifice n’en vaut pas la peine?



En réalité, le temps de l’électeur est précieux. Ce dernier a compris depuis longtemps que son vote a peu de chance de changer le résultat électoral et que la probabilité d’en retirer un bénéfice quelconque est faible. Par conséquent, en l’absence d’enjeux électoraux qui le touche vraiment, cet électeur consacrera peu de temps et dépensera peu d’énergie à s’informer et à se rendre voter pour un parti plutôt qu’un autre. C’est ce que la théorie des choix publics appelle l’ignorance rationnelle.

De nos jours, l’activité politique intéresse davantage les groupes de producteurs que le consommateur-contribuable. Il est vrai que chacun d’entre nous est à la fois un producteur et un consommateur. Toutefois, contrairement à notre consommation qui s’étend sur des milliers de produits, nous tirons l’essentiel de nos revenus d’une seule activité professionnelle.

Ainsi, aller voter pour exercer un contrôle sur nos activités de production est toujours plus intéressant que d’aller voter pour tenter d’exercer une influence sur nos activités de consommation. C’est pourquoi, au Québec, les groupes de producteurs sont si actifs lors des courses électorales. Ce sont les employés d’une usine fermée qui se mobilisent, ce sont les fonctionnaires qui craignent des coupures budgétaires, ce sont des artistes qui veulent maintenir leur butin, etc. Ces groupes d’intérêt, on en conviendra, sont d’ailleurs efficaces pour faire sortir le vote de leurs membres.

Quant au simple citoyen, celui qui n’est en quête d’aucune faveur ou privilège, il préfèrera demeurer au chaud chez lui et vaquer à des activités plus satisfaisantes. Bref, n’en déplaise aux idéologues de la démocratie, les citoyens qui se sont abstenus de voter ne sont pas des imbéciles ignares mais tout simplement des individus rationnels. Comme vous d’ailleurs!

Note: Variation sur un même thème, voir:
Pierre Foglia dans La Presse du 11 décembre 2008
La chronique de Pierre Lemieux du 13 décembre 2008