vendredi 24 octobre 2008

L’abus de langage des politiciens

Pierre Simard
Le Journal de Québec, 24 octobre 2008, p17

Bonne nouvelle! Les élections sont maintenant choses du passé. J'étais sur le point de vivre une crise identitaire. Je n’en pouvais plus d’entendre les politiciens commencer leurs phrases par « tous les québécois et toutes les québécoises … ». En effet, depuis plusieurs semaines les politiciens se sentent investis de la mission de parler en mon nom. En s’appuyant sur une conception idéalisée de la démocratie, ils se permettent de laisser entendre que j’endosse tous leurs palabres.



Le soir de l’élection, c’est l’apothéose. Ainsi, à l’élection fédérale du 14 octobre, à peine 61 % des québécois ont exercé leur droit de vote. De ce nombre, moins de 40% ont voté pour le Bloc québécois. Ce qui représente à peine le quart de l’électorat québécois. Pourtant, le chef bloquiste s’égosillait que la démocratie avait parlé. Cette « grande victoire » lui confèrerait, semble-t-il, le droit d’inonder le ROC (Rest of Canada) de : « tous les québécois et toutes les québécoises pensent … », « tous les québécois et toutes les québécoises veulent … », « tous les québécois et toutes les québécoises reconnaissent...».

Il faudrait quand même revenir sur terre. La démocratie est essentiellement une procédure de nomination d’un gouvernement. Tous les quatre ans, environ, une élection est organisée. À cette occasion, une pluralité d’électeurs nomme des représentants. Le parti politique qui fait élire le plus grand nombre de représentants forme le gouvernement. C’est ça la démocratie, une mécanique d’attribution des pouvoirs publics.

Si cette mécanique d’attribution du pouvoir est préférable à une monarchie ou à un coup d’État, c’est d’abord et avant tout parce qu’elle nous accorde individuellement le droit inaliénable de réfléchir et de nous exprimer par nous-mêmes. Contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire, la démocratie n’est nullement garante de paix, de liberté ou d’égalité sociale. Ce n’est pas non plus une recette miracle conduisant « de facto » au monde idéal. Il suffit de se rappeler qu’un dénommé « Führer », celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, a été élu démocratiquement. Force est d’admettre qu’il n’a pas bâti sa célébrité sur les idéaux qu’on cherche à accoler aux régimes démocratiques.

Le modèle québécois
D’après ce que j’ai pu comprendre, la légitimité de nos politiciens à parler au nom de tous et chacun, s’appuierait sur « le modèle québécois ». De par son approche consensuelle, ce modèle iconique permettrait de faire émerger l’homogénéité analytique leur permettant de se sentir illuminés de la pensée québécoise.

En fait, depuis une trentaine d’années, nos gouvernements invitent les grands groupes de producteurs (syndicats, patronat et fonction publique) à des sommets socioéconomiques ou à des états généraux. De là résulterait notre spécificité québécoise. De là découlerait l’illusion qu’un consensus entre chefs syndicaux, patrons et fonctionnaires permet d'intégrer les préférences de chaque citoyen. Pour peu qu’on s’y arrête, ce soi-disant modèle de démocratie, d’égalité et de solidarité n’est finalement qu’une vulgaire forme de corporatisme ayant servi des intérêts particuliers, et ce, au détriment des citoyens et des contribuables québécois.

Dorénavant, j’aimerais me soustraire aux abus de langage de nos politiciens. J’aimerais être exclus de leurs excès de généralisation. Toutefois, comme je n’ai pas la prétention, moi, de parler au nom des autres, je me contenterais de la vaniteuse formule suivante : « tous les québécois et toutes les québécoises, sauf Pierre Simard, pensent que…, reconnaissent que…, veulent que…». Ne sommes-nous pas en démocratie!