vendredi 10 octobre 2008

À défaut du Grand Prix

Pierre Simard
Le Soleil, Point de vue, Éditorial, vendredi, 10 octobre 2008, p. 28

L'interdiction des commandites associées au tabac n'est sûrement pas étrangère à la décision de la Fédération internationale de l'automobile (FIA) de faire une croix sur le Grand Prix de Montréal. Pourtant, il semble que personne n'ait vu venir le coup. Comme si l'interdiction de la publicité sur le tabac n'avait aucune conséquence sur l'organisation de nos événements sportifs. Comme si la promotion de la vertu n'avait pas de prix.



L'action collective est, d'abord et avant tout, le privilège des groupes organisés. Or, les lobbys antitabac sont fort bien organisés pour influencer l'appareil politique. Ils sont d'une efficacité redoutable parce qu'ils réussissent à enrober de vertu la poursuite de leurs intérêts.

De fait, ils sont passés maîtres dans l'art d'exploiter l'ignorance rationnelle des citoyens. Ils ont compris qu'il est facile pour le citoyen d'adhérer à des propositions communes qui lui valent bonne conscience. Peu informé et conscient de ne pouvoir influencer significativement l'issue d'une décision politique, le citoyen sera enclin à s'offrir une certaine satisfaction psychologique en adhérant à des revendications vertueuses. Surtout lorsqu'on créera l'illusion que c'est gratuit.

Or, c'est faux de croire que la bonne conscience n'a pas de prix. La perte du Grand Prix de Montréal est essentiellement un coût, parmi tant d'autres, associé à cette insatiable poursuite de vertu. C'est le prix à payer pour créer l'illusion que le tabagisme prend racine dans les stickers des voitures de course.

Pendant ce temps, les cigarettiers diversifient leurs investissements. Ils envahissent, eux aussi, le marché de la bonne conscience. Le Soleil, notre vénérable quotidien de Québec, y a même consacré sa une du dimanche 5 octobre. L'Impérial Tobacco s'y fait dénonciatrice : les "cigarettes à plumes" font fumer les jeunes. La solution proposée par le président de l'exemplaire compagnie de tabac : les autochtones doivent coopérer pour faire cesser la contrebande.

Je suis encore sous le choc. Donc, l'Impérial Tobacco ne s'inquiéterait pas des parts de marché détenues par les contrebandiers de cigarettes. Elle se ferait plutôt soucieuse du bien-être de nos jeunes. Sceptique? J'avoue avoir, moi aussi, un léger doute sur les véritables intentions des compagnies de tabac.

Ce qui m'inquiète aujourd'hui, ce n'est pas la décision de la Fédération internationale de l'automobile, ni la réorientation stratégique des cigarettiers. C'est la pensée qu'un autre groupe d'intérêt réclamera, incessamment, une subvention de l'État pour ressusciter le Grand Prix de Montréal. La partie est jouable. Les politiciens n'ont rien à craindre puisqu'ils paient rarement le prix de leurs mauvaises décisions. La noblesse des intentions suffira à convaincre, à condition qu'on lui accole un des termes suivants : sensibilité sociale, solidarité sociale ou justice sociale. D'ici là, à défaut du Grand Prix, enivrons-nous de vertu!