mercredi 10 octobre 2007

Accommodements volontaires plutôt que « raisonnables »

Le Soleil
Pierre Simard et Jean-Luc Migué

Est-il raisonnable de distribuer des accommodements liés aux différences culturelles et religieuses? Pour l’économiste, les bonnes décisions politiques s’apparentent à un bien public : elles bénéficient à tous et ne privent personne. Toutefois, notre système politique permet à divers groupes d’intérêts de se faire accorder des privilèges qui, s’ils leur sont très profitables, sont coûteux pour la société. Non seulement coûteux en termes monétaires, mais aussi parce qu’ils créent insécurité et frustration parmi la population. Or, c’est essentiellement ce qui se passe avec l’octroi d’accommodements dits raisonnables.


En s’inspirant d’un jugement de la Cour Suprême, certains soutiennent qu’il est « raisonnable » d’accorder des accommodements dans la mesure où ils sont peu coûteux monétairement et traités au cas par cas. En fait, la qualité première de tels accommodements n’est pas tant d’être raisonnables que de camoufler leurs coûts réels. En qualifiant l’accommodement de raisonnable, on entretient l’illusion de la gratuité; l’illusion que si l’accommodement a un coût, celui-ci n’est que minime. On cherche à nous convaincre que le citoyen a tort d’y voir une brèche dans le système de valeurs auquel il adhère. Que l’insécurité ou la frustration de la population ne constituent pas des coûts liés aux accommodements, mais simplement une émotion passagère imputable à l’ignorance.

Même si ces « partisans du raisonnable » avaient raison, on ne peut négliger que, même minimes, les coûts de ces accommodements s’additionnent. La somme des coûts de chaque accommodement peut devenir un lourd fardeau… à l’image du supplice de la goutte. Il suffit de prêter attention à la Commission Bouchard-Taylor pour appréhender cette réalité. N'en déplaise à certains intellectuels et politiciens, les accommodements sont perçus par plusieurs comme un instrument de discrimination politique en faveur de petits groupes, et ce, au détriment de la masse. Même au nom de l’ouverture sociale, bâtir un régime public d’accommodements pour répondre aux demandes de 1 % de la population semble une recette infaillible pour soulever les antagonismes.

Pourquoi les accommodements sont-ils coûteux pour les citoyens? C'est qu’une fois octroyés par l'État, ils deviennent la norme. On ne peut s'y soustraire et le citoyen doit les accepter même s’il les rejette. Convaincus d’avoir le don de sagesse, nos élus prennent ainsi parti dans les affrontements qui divisent la population dans leurs principes les plus profonds. Le port du voile aux élections ou du kirpan à l’école sont autant d'objets de controverse où le législateur s’accorde le monopole de la raison contre la volonté d’une large fraction de la population, sondage à l’appui.

En acceptant le principe des accommodements, on rejette l'individu pour privilégier les groupes. On laisse des groupes marginaux poursuivre leur intérêt particulier au nom de nobles principes. Plutôt qu’à l’équité pour tous les individus, on vise à l’égalitarisme entre les groupes religieux. Le problème, c’est que pour y parvenir, l’État n’a d’autre choix que de pratiquer la discrimination active et de promouvoir de force le multiculturalisme.

C’est ainsi que cette nouvelle « religion » d'État multiculturaliste impose la concession de traitements préférentiels à des regroupements d'individus et n'accepte pas qu'un acte soit simplement permis : il doit être obligatoire ou interdit. Aussi, dans le contexte monopolistique de l’État, le citoyen ne peut que subir la discrimination. Il ne peut compter sur la concurrence et exprimer sa désapprobation en allant « magasiner » ailleurs.

Il suffit de se promener dans un centre commercial pour mesurer à quel point les Québécois ont pu s'enrichir de l’apport des communautés culturelles. Et cet enrichissement s'est accompagné d'accommodements privés sans que personne ne monte aux barricades. Dans un régime concurrentiel, l'entreprise cherche à satisfaire les besoins particuliers d'une clientèle et à se différencier de ses concurrents. En d’autres mots, elle discrimine.

A la différence de l’État, par contre, les entreprises et les individus assument le coût de leurs préjugés : s’ils abusent de la discrimination, ce sont eux les premières victimes puisqu’ils se privent, par exemple, d'une main-d'œuvre qualifiée ou d’une certaine clientèle.
La seule voie pour minimiser les tensions sociales est de redonner aux citoyens le pouvoir de choisir ce qu'ils jugent acceptable ou non. Le rôle de l'État n'est pas d'attiser les rivalités ou d'instaurer la course aux faveurs, il est de produire des biens et services qui profitent à tous les citoyens. Sa principale obligation est de s'abstenir de pratiques discriminatoires, quelles que soient l'origine ou les croyances en cause.
Bref, les Québécois doivent rejeter les accusations de racisme portées contre eux. Ils doivent résister à la tentation d'étaler leur « ouverture sur le monde » par la mise en place d'un mécanisme d'octroi de privilèges. Grâce à la concurrence, les préjugés à l'endroit des nouveaux arrivants s'estomperont; ils cesseront d’être nourris par des accommodements coercitifs étatiques et laisseront place à la richesse des échanges interculturels.