jeudi 29 novembre 2007

À la rescousse du Cardinal

Journal de Québec
Jean-Luc Migué et Pierre Simard

Longtemps dotée par l’État d’un pouvoir monopolistique au Québec, l’Église doit maintenant composer avec une concurrence féroce. Elle est aujourd’hui victime d’une guerre de prix sans merci de la part de l’État lui-même.

Depuis cinquante ans, l’État ne cesse de « casser » les prix sur le marché de la vertu et de la morale. Aujourd’hui, il nous offre – que dire, il nous impose plutôt – une panoplie de produits de bonne conscience sans qu’on ait à s’embarrasser de subtilités théologiques telles l’obligation d’aller à la messe, de se confesser ou d’adhérer à une doctrine sexuelle particulière. L’État réussit même à nous faire croire – grâce à l’impôt sur le revenu et aux prélèvements à la source – que ces produits ne coûtent rien. Le citoyen peut de nos jours adhérer à des mesures empreintes de compassion et de vertu, sans avoir à passer par les prêtres et, encore mieux, sans en assumer le coût, comme le croient les 44 % de Québécois qui ne paient aucun impôt sur le revenu.



À n’en pas douter, l’industrie de la bonne conscience est florissante. L’offre fuse de toutes parts : c’est la conscience sociale, la conscience environnementale, les accommodements raisonnables, la justice « sociale »! L’État est maintenant notre principal pourvoyeur de morale et de vertu; il est même sur le point de s’emparer du monopole de cette industrie.

En réalité, c’est moins à l’Église qu’à l’État qu’il faut imputer les abus associés à la « grande noirceur ». Comme tout monopole, l’Église ne faisait qu’abuser des pouvoirs que lui avait conférés l’État démocratique du temps. Ce n’est pas l’ascendant moral qu’exerçait l’Église qu’il faut déplorer; c’est le pouvoir de monopole que l’État lui réservait. Faut-il, dans un souci « revanchard », refuser l’amende honorable offerte par le Cardinal? Faut-il dorénavant confier le monopole de la vertu et de la morale à l’État qui était ultimement coupable des travers de l’époque? N’est-ce pas là la meilleure façon d’amplifier les abus?

Les fondamentalistes de la laïcisation rétorqueront que l’État s’appuie sur un processus démocratique et que, de ce fait, il est à l’abri de tout dérapage. Ils donnent à la notion de démocratie le sens absolument exhaustif de tous les attributs qu’on associe à la société idéale, comme si l’État était composé de personnes plus vertueuses que le reste d’entre nous. On veut nous faire croire que la politique est le remède à tous les maux sociaux, depuis la pauvreté jusqu’à la pollution. En réalité, un régime dit démocratique n’est qu’une façon d’assurer la succession à la tête de l’État, un régime où les gouvernements se succèdent à la suite d’élection par une majorité de votants.

Le mandat d’une majorité peut s’avérer préférable au « droit divin » des évêques ou des imams. Mais la démocratie ne garantit ni la paix, ni la liberté, ni l’égalité, ni la prospérité, ni la justice. Il faut rejeter la pensée magique selon laquelle l’État serait doté du pouvoir de réaliser le bien commun.

Le véritable bien commun repose sur le principe que les individus sont tous également dignes et qu’eux seuls savent ce qui leur convient ou pas. La réalité, c’est que chacun de nous dispose de préférences particulières, de valeurs propres et de contraintes spécifiques. La réalisation du bien commun ne consiste donc pas à satisfaire les préférences d’une majorité d’électeurs ou de quelques groupes d’intérêt, mais plutôt à satisfaire les préférences particulières et subjectives de tous et chacun. Or, la façon de réaliser le bien commun et de se protéger contre les abus, c’est de favoriser l’échange par le marché et donc de stimuler la concurrence. En somme, c’est d’offrir à chaque citoyen la possibilité d’acquérir la quantité et la qualité de vertu et de morale qu’il désire.

Plutôt que d’aspirer au monopole de la bonne conscience, l’État devrait plutôt se faire l’instrument de sauvegarde de nos libertés, dont la liberté religieuse. Il doit reconnaître le droit, non pas le faire. Il doit surtout cesser d’arbitrer la myriade d’intérêts circonscrits qui s’agitent dans le marché politique pour s’approprier les faveurs publiques. Cette perspective suffit, à nos yeux, à fonder la position de libre choix prônée par le Cardinal Ouellet.