lundi 12 novembre 2007

Critique d’art!

Julie Fortin et Pierre Simard

Le Soleil, Opinion, 12 novembre 2007, p. 23.

Depuis quelques jours, certains lecteurs du Soleil s’en donnent à cœur joie et critiquent vertement la sculpture de Pierre Bourgault installée sur la promenade Samuel-de-Champlain. Horreur et désastre – pour ne nommer que ceux-là – sont quelques-uns des qualificatifs employés par les critiques d’art non subventionnés par l’État pour décrire cette nouvelle pièce ornant le paysage du boulevard Champlain. Un lecteur a même eu l’audace – Ô sacrilège! – de comparer l’œuvre de Bourgault à la Fontaine de Tourny offerte par la famille Simons.

Les spécialistes de l’art nous diront que les goûts ne se discutent pas. Que même si l’œuvre en question a été installée au bénéfice du regard, elle doit être à l’abri du jugement des passants. En fait, la critique artistique est de nos jours victime d’une aseptisation chronique : les œuvres contemporaines ne peuvent en aucun cas être belles ou laides, non. Le seul qualificatif toléré est qu’elles sont « intéressantes ». N’osez surtout pas dire que vous n’aimez pas… vous vous verriez alors répondre, regard condescendant à l’appui, bien sûr : « C’est que vous ne comprenez pas la démarche de l’artiste ». Gros plan sur votre ignorance crasse de l’Art avec un grand « A ».


La comparaison avec la Fontaine de Tourny est fort révélatrice. Alors que la première a reçu une approbation quasi unanime de la population, l’autre soulève d’importantes interrogations. Évidemment, les spécialistes rétorqueront qu’il s’agit d’œuvres différentes, produites à des époques différentes. Ils ont bien raison… La Fontaine de Tourny a été créée à une époque ou l’artiste était placé en concurrence. Pour vivre de son art, l’artiste se devait de produire une œuvre exceptionnelle, qui se distingue de celles présentées par ses collègues dans les salons et les grandes expositions. La Fontaine de Tourny a d’ailleurs gagné la médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1855 à Paris.

De nous jours, le « monde de l’art » fonctionne différemment. La concurrence a cédé le pas à la solidarité. On ne cherche plus à rivaliser d’adresse pour séduire le consommateur ou conquérir le marché; l’objectif est plutôt de séduire les divers paliers de gouvernement. La survie de l’artiste ne dépend plus de l’appréciation de ses œuvres… mais de son action politique. Il ne se passe d’ailleurs pas un gala télévisé sans qu’un artiste ou ses représentants réclament, dans un plaidoyer larmoyant, davantage d’aide de l’État. On profite toujours de cette tribune pour exhorter les gouvernements à investir davantage dans le soutien aux artistes, créateurs et autres organismes culturels. Pendant qu’ils s’exécutent, les caméras se tournent inévitablement vers les ministres de la Culture du Québec et du Canada, qui se font un devoir d’assister à l’événement festif, tout en ayant pris soin de se composer un visage le plus serein possible pour le moment fatidique du gros plan. Haro sur le malaise!

C’est ainsi que peu à peu la culture s’est élevée au rang de priorité collective qu’il faut chérir et protéger au risque d’y perdre notre identité. Soit! Mais est-il normal qu’on en vienne à se demander comment le Québec a pu développer de grands artistes sans l’aide de l’État? Aujourd’hui, l’artiste fait carrière à l'abri des intempéries du marché et même des regards. L’investissement dans la création de chefs-d’œuvre étant une opération à haut risque, on cherche plutôt à faire affaire avec l'État. À la maîtrise de l’Art s’est substitué l’art de remplir des formulaires de demandes de subvention.

Conséquemment, le domaine de l’art est dominé par des bureaucrates. Ces derniers n’ont pas pour mandat d’affirmer leurs goûts, mais de constituer des collections et de témoigner de ce qui se fait. On ne juge plus, on prône la neutralité. On accepte tout et on met tout sur le même pied avec, comme philosophie, que tout est relatif… Mais le citoyen consommateur n’est pas dupe. Il lui reste, heureusement, le carrefour des lecteurs pour juger de la qualité des œuvres d’art que l’on acquiert en son nom.

Nous ne connaissons peut-être rien à l’Art (avec un grand « A », toujours) et nous ne portons pas de jugement sur l’œuvre de Bourgault. Celle-ci est très certainement « intéressante »… mais nous retenons cette phrase du grand Pierre-Auguste Renoir : « Pour moi un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie! Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n'en fabriquions pas encore d’autres. »