vendredi 9 mars 2007

Vendre le droit d’immigrer au Canada

Jean-Luc Migué et Pierre Simard
Le Soleil, vendredi 9 mars 2007

Au moment de créer une commission chargée d’examiner comment accommoder les nouveaux arrivants, ne serait-il pas raisonnable de se demander pourquoi de nombreux immigrants n’adhèrent pas aux lois et aux valeurs de leur pays d’accueil. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour se demander si nos gouvernements, dans leur souci moralisateur de promouvoir le multiculturalisme, ne sont pas en réalité le catalyseur de leur isolement économique et social. Alors que l’actualité québécoise s’abreuve de sondages sur le racisme, de gangs de rue et d’opinions politiquement correctes sur Hérouxville, il semble opportun de mettre de côté notre puritanisme humanitaire pour nous interroger sur les véritables enjeux de l’immigration.

Pas de filet social à toute épreuve
Deux économistes de renom, Gary Becker (Prix Nobel d’économie 1992) et Richard Posner (juge et père du mouvement Law and Economics), soutiennent la thèse d’une relation étroite entre les systèmes économiques, les politiques d’immigration et l’intégration des immigrés aux valeurs de leur pays d’accueil. Pour eux, les systèmes économiques qui favorisent l’intégration des immigrants au marché du travail attirent d’abord des immigrants sensibles aux incitations économiques. Parce que les États-Unis n’ont pas de filet social à toute épreuve et parce que le risque d’échec économique y est élevé et sans pitié, ce pays a tendance à attirer des immigrants pourvus d’une grande mobilité économique et dont l’intérêt est de s’intégrer aux valeurs américaines, précisément pour améliorer leur sort.

En contrepartie, les économies qui protègent les emplois, qui compliquent l’accès des nouveaux arrivants au marché du travail et qui misent sur l’aide sociale pour se donner bonne conscience, favorisent le confinement économique et social des minorités ethniques ou religieuses. Les deux économistes illustrent leurs réflexions par l’exemple des barrières à l’entrée qui sévissent sur le marché du travail européen. Ils estiment que ces barrières rendent difficile l’accès aux emplois des immigrés dans l’économie légale. Elles les incitent plutôt à se rabattre sur le filet social ou à adhérer à une activité économique souterraine (marché noir). Becker et Posner avancent l’hypothèse qu’en empêchant les nouveaux arrivants islamiques d’accéder aux emplois, ces économies ont favorisé l’éclosion de foyers terroristes sur leur territoire.

Le prix du confinement économique et social
Chez nous, l’ambition des nouveaux arrivants est aussi sapée par le taux chômage élevé, par la piètre croissance de l’économie québécoise (seulement 12% des immigrants canadiens), par l’aide sociale, par la discrimination positive et la monopolisation syndicale et professionnelle de notre marché du travail. Quand on voit ces malheureux immigrants bardés de diplômes occuper des postes sans rapport avec leurs qualifications et leurs compétences, quand on observe le phénomène des gangs de rue composés principalement de minorités visibles, on a lieu de se demander si le confinement économique et social n’est pas chez nous aussi source de violence. Se peut-il dès lors que ce soit ce conditionnement économique et culturel qui inspire leur demande d’accommodements ?

L’immigration est bienfaisante à l’économie canadienne. Par la faute de sa croissance médiocre, le Québec n’en tire pas assez profit, lui qui avec ses 12% de l’immigration canadienne ne sert souvent que d’escale avant l’exode vers l’ouest plus prospère. Mais toute immigration n’est pas forcément bonne. Pour profiter de l’immigration, il faut savoir attirer des populations susceptibles de contribuer à la prospérité générale.

Comme la maternité, la notion d’accommodements est un concept vertueux. Mais l’accommodement est aussi un geste de redistribution du pays d’accueil en faveur des immigrants ; une forme de subvention aux nouveaux arrivants. En contrepartie, les accommodements doivent être considérés comme un investissement générateur de bénéfices actuels ou futurs. La façon de maximiser nos gains et de minimiser nos risques serait de retenir le précepte Becker-Posner et de vendre le droit d’immigrer au Canada.

Vendre le droit d’immigrer
À l’instar de la plupart des pays industrialisé, le Canada (moins au Québec malheureusement) est une destination de choix aux yeux des immigrants. Non seulement parce que nous offrons des possibilités de promotion économique, mais aussi parce que nous mettons une large gamme de bénéfices sociaux à leur service : sécurité du revenu, assurance maladie, infrastructures, etc.

Supposé qu’on exige 20 000$ pour le droit d’immigrer sur notre territoire de tous ceux qui satisfont à des conditions minimales (le demandeur n’est pas atteint d’une grave maladie, d’un passé terroriste ou criminel, etc.). On peut présumer que ceux qui seront disposés à assumer cette charge auront les dispositions et caractéristiques qu’on souhaite.

En effet, cette sorte de tarification aurait pour résultat d’attirer des populations d’immigrants d’abord jeunes ; c’est eux qui auront le temps pour rentabiliser leur investissement. Des immigrants ambitieux, travailleurs et en santé aussi. Puisque qu’ils devront amortir le coût de cet investissement, ils disposeront d’une formation ou de qualifications compatibles avec notre marché de l’emploi et seront disposés à faire leur vie ici plutôt qu’à retourner dans leur pays d’origine après quelques années.

Pour améliorer leur chance de réussite, ils seront motivés à apprendre notre langue, à adopter nos valeurs et à devenir des citoyens actifs et bien informés. On peut même supposer que les réfugiés politiques seront plus que les autres disposés à payer leur admission dans notre société libre.

Un programme de prêts aux immigrants...
Nombre d’immigrants seront incapables d’assumer le poids de ce droit. Pour pallier à cette difficulté, on n’aurait qu’à adopter un programme de prêts aux immigrés désireux de financer leur entrée au pays. À l’instar du notre programme de prêts aux étudiants, il suffirait de garantir une partie des prêts faits par les banques aux immigrés prometteurs.

L’un des bienfaits marquants de cette pratique serait de circonscrire le discrétionnaire bureaucratique et politique dans le choix du nombre et de la composition des nouveaux venus. Plutôt que d’alimenter les préjugés populaires comme le fait la pratique actuelle à l’endroit des immigrants, la fiscalité des nouveaux venus les ferait contribuer à alléger le fardeau social plutôt qu’à l’alourdir par l’appel au filet social. La demande d’accommodements se rétrécirait dans les mêmes proportions.

La signification de l’analyse est profonde. Plutôt que de s’engager dans ce qui est devenu une source de non intégration, soit la pensée politiquement correcte et le multiculturalisme étatique qui l’exprime, l’État aurait seul l’obligation de s’abstenir de pratiques discriminatoires à l’endroit des groupes ethniques ou religieux.

Pour les membres de la société civile, c’est la concurrence interindividuelle sur le marché du travail qui déterminerait l’avancement et des immigrants et des autochtones, de même que leurs relations interpersonnelles. Dans une société libre, c.-à-d. où règne la concurrence, les préjugés n’ont pas d’importance parce que ceux qui les nourrissent sont impuissants à refiler le coût de leurs préjugés à leurs victimes. Ce sont ceux qui s’en nourrissent qui en font les frais en se privant de main-d’œuvre ou de relations qui enrichissent. Avec le temps, les préjugés coûteux s’estompent, s’ils ne sont pas nourris par l’aide ou la coercition d’État comme l’a fait le multiculturalisme.